Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
Plus que tout autre, Biden est en mesure de briser le cercle vicieux de la polarisation et de mettre fin au climat de méfiance viscérale entre les démocrates et les républicains, estime Gilles Vandal.
Plus que tout autre, Biden est en mesure de briser le cercle vicieux de la polarisation et de mettre fin au climat de méfiance viscérale entre les démocrates et les républicains, estime Gilles Vandal.

Le plus grand défi intérieur de la nouvelle administration

Paradoxalement, le plus grand défi intérieur confrontant la nouvelle administration Biden ne consiste ni dans la gestion de la pandémie ni dans la relance économique, mais dans le rétablissement d’un climat de convivialité politique. Une atmosphère de haine qui est apparue durant les années 1970 n’a cessé de s’amplifier. Alors que le parti républicain devint plus conservateur religieusement et socialement, le parti démocrate adopta une approche plus séculière et plus libérale. 

Une particularité de la polarisation politique américaine correspond à la composition toxique de trois éléments identitaires : idéologie, race et religion. Dans les deux camps, certains politiciens trouvent un avantage politique et personnel à attiser les divisions socioculturelles. Contrairement à l’image véhiculée, ce phénomène ne se limite pas à Donald Trump. Nous le retrouvons aussi chez les anciens membres du Tea Party et l’aile gauche du parti démocrate.

Cette polarisation menace les fondements du système politique américain. Comme on l’a encore vu récemment avec la nomination de la juge Amy Coney Barrett, celle-ci rend presque impossible tout compromis politique. Chaque parti s’est retranché dans des positions dogmatiques. Cette situation s’est aggravée sous Donald Trump, un président controversé qui mise sur les divisions et utilise la haine comme stratégie politique. Une telle polarisation ne s’était vue aux États-Unis depuis la guerre de Sécession.  

Ce faisant, chaque parti politique devint une enclave homogène. Séparés par des visions du monde diamétralement opposées, les Américains sont déchirés par des pulsions contraires inspirées du tribalisme, de la haine et de l’exclusion. Diabolisant le camp adverse, chaque groupe de partisans espère plus que la victoire de son candidat, il désire par-dessus tout voir le parti adverse subir une défaite humiliante.

L’élection du 3 novembre n’a pas représenté la répudiation sans équivoque de Trump que les démocrates et Biden espéraient. En dépit des 235 000 décès causés par une importante pandémie et de la défection sans précédent d’anciens hauts responsables républicains, Donald Trump s’est avéré un adversaire coriace qui a su conserver le soutien indéfectible de ses partisans. Les résultats du 3 novembre démontrent une Amérique scindée en deux. 

Les changements politiques risquent d’être plus modestes qu’anticipés. Le pays reste dans une impasse perpétuelle entre un parti démocrate proposant des réformes et un parti républicain résistant à tout changement. Bien qu’ils aient perdu la présidence, les républicains ont de bonnes chances de conserver le contrôle du Sénat et contrôlent déjà la Cour suprême. Plus encore, les démocrates ont été mis sur la défensive à la Chambre des représentants.

Les États-Unis sont nés comme nation à la fin du 18e siècle dans la foulée des Lumières. Les grands principes des Lumières reposaient sur les valeurs de modernité, de rationalité, d’égalité, de libéralisme, de liberté religieuse, de laïcité et de propriété individuelle. L’identité des citoyens se définissait ainsi non par leur appartenance raciale, ethnique ou tribale, mais par le fait d’être membres de la nation américaine.

Le paradoxe actuel découle du fait qu’à un moment où la composition démographique de la société américaine n’a jamais été aussi diverse, c’est aussi l’époque où les Américains adoptent le plus un comportement tribal. Chez les Blancs, cela se ressent particulièrement, alors que ceux-ci craignent de perdre leur statut privilégié en devenant prochainement un groupe minoritaire.

La polarisation politique qui s’installe depuis une cinquantaine d’années a soutenu le développement de l’esprit tribal. Cet esprit s’est récemment amplifié avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, dont les politiques reposent sur le ressentiment culturel, les obsessions des Blancs angoissés, le préjudice racial et l’injustice sociale. Pour contrer la résurgence des forces racistes et misogynes, des mouvements de résistance tels que « #MoiAussi » et « La vie des Noirs compte » se sont formés.

Ce sentiment identitaire tribal force les gens non seulement à choisir un camp, mais aussi à s’opposer à l’autre camp. Les membres de chaque parti militent ensuite pour corriger des injustices passées. Ce sentiment identitaire reflète une disposition partisane qui elle-même renvoie à des identités raciales, religieuses ou ethniques.

Comme dirigeant moral de la nation américaine, le président doit normalement chercher à atténuer les tensions et les conflits déchirant le pays. Mais Donald Trump n’est pas un président conventionnel. Loin de vouloir calmer le jeu politique, il attise la discorde et les divisions par une rhétorique populiste démagogique basée sur le mensonge, la xénophobie et le racisme. La présente pandémie a clairement démontré l’incapacité de Trump à unifier une nation déchirée.

Contrairement à Trump, Biden n’a jamais été partisan du fanatisme tribal. Tout en étant idéologiquement adepte de politiques progressistes, il a toujours été un politicien pragmatique favorisant une approche centriste. C’est essentiellement un politicien de compromis qui cherche à établir des consensus. Il préconise des politiques prônant une identité américaine qui transcende les différents groupes et les unit dans la poursuite des objectifs communs.

Conscient que la présente polarisation paralyse le système politique américain et menace les valeurs fondamentales du pays, Biden désire par-dessus tout restaurer un climat civique en recréant une confiance au sein de la population et en se présentant comme le président de tous les Américains, y compris ceux qui ont voté pour Trump. Étant essentiellement un politicien prônant la tolérance et la modération, il sait maintenir la compétition politique dans les limites de la décence. Il considère que, pour le bien de la démocratie américaine, il est urgent de diminuer les tensions.

Plus que tout autre, Biden est en mesure de briser le cercle vicieux de la polarisation et de mettre fin au climat de méfiance viscérale entre les démocrates et les républicains. Il ne diabolise pas les républicains comme des ennemis, mais les considère simplement comme des adversaires politiques. Il est prêt à offrir le leadership moral comme président dont l’Amérique a urgemment besoin.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.