Le Parlement européen, dont sa vice-présidente d’alors Ulrike Lunacek, avait manifesté beaucoup d’égard envers Raif Badawi et son épouse Ensaf Haider en 2015. La communauté sherbrookoise devrait s’employer à fortifier ces alliances afin d’appuyer la position du gouvernement canadien face à l’Arabie saoudite.

Le moment de sortir les casseroles

CHRONIQUE / Un jour les Canadiens, et je dirais au premier chef les Sherbrookois, bombent le torse pour appuyer la bravade de leurs gouvernants face aux Saoudiens. Le lendemain, ils se flagellent pour se punir d’avoir défendu la liberté d’expression de manière trop insistante, craignant d’avoir ainsi nui aux chances de libération de Raif Badawi.

« C’est clair qu’on ne peut pas être optimiste », a exprimé comme point de vue le professeur Thomas Juneau de l’Université d’Ottawa.

Hervé Cassan, un ex-diplomate ayant l’expérience des Nations unies et qui enseigne aujourd’hui le droit à l’Université de Sherbrooke, a semblé du même avis.

« L’action du gouvernement Trudeau a été plutôt contre-performante. Alors que notre but est d’aider Raif Badawi, la conséquence est que les liens diplomatiques sont rompus. »

Cette lecture n’est pas erronée. Elle fait cependant abstraction des raisons fondamentales pour lesquelles cette partie de bras de fer a été engagée.

Les dissidents d’un régime autoritaire refusant la soumission malgré la menace n’avancent pas avec des calculs politiques. Si Raif et Samar Badawi avaient voulu se soustraire à l’acharnement des autorités saoudiennes, ils auraient cessé de les confronter. Au lieu de cela, poussés par leurs convictions, ils ont continué à revendiquer. À combattre le feu par le feu.

Et nous, gentils pompiers, c’est en gardant le silence ou en chuchotant qu’on pourrait les aider?

Je ne suis pas assez abruti pour penser que le prince ben Salman a ventilé sa colère en demandant à ce l’on serve un sorbet à M. Badawi en prison. Je le présume par contre assez intelligent pour ne pas ordonner la reprise des châtiments publics contre lui.

La vidéo sur YouTube des 50 premiers coups de fouet infligés au blogueur a tellement écorché l’image de la monarchie qu’elle n’a toujours pas récidivé. De crainte probablement qu’il nous soit trop facile de mobiliser rapidement des alliés s’étant commis envers Raif Badawi.

Qu’on pense au Parlement européen, qui lui a décerné le prix Sakharov et qui a reçu son épouse Ensaf avec beaucoup d’égard en 2015.

« Il faut continuer à argumenter, à faire pression sur le roi à travers les ambassades. M. Badawi n’est coupable que d’avoir dit une vérité universelle : il n’y a pas qu’une religion dans le monde et chacun de nous doit pouvoir choisir », avait alors déclaré depuis l’Europe la vice-présidente du Parlement européen, Ulrike Lunacek, dans le cadre d’une entrevue accordée à La Tribune.

Cette solidarité et cette considération doivent nous inciter à raffermir des alliances plutôt qu’à s’inquiéter des conséquences de nos positions affirmées.

Mme Lunacek n'occupe plus cette prestigieuse fonction.  Elle a quitté la vie politique, l'automne dernier, à la suite de la défaite électorale du parti vert qu'elle dirigeait. J'essaie tout de même de la rejoindre en Autriche afin de connaître sa perception de la situation et savoir si elle accepte toujours de livrer bataille à nos côtés.

Si oui, il faudrait alors saisir l’opportunité et l’inviter comme conférencière à l’Université de Sherbrooke, en toute cohérence avec le doctorat honorifique que l’institution a accordé à M. Badawi. Puis, évidemment, recevoir l’ex-parlementaire européenne à l’hôtel de ville.

J’ai eu ouïe dire que Mme Badawi sera bientôt invitée à recevoir un prix à Paris. Que penseriez-vous d’une collecte pour fonds afin que le maire Steve Lussier et le recteur Pierre Cossette puissent l’accompagner? Ça pourrait rendre le président Macron, l’allié de Justin Trudeau durant le G-7 dans Charlevoix, un peu plus intéressé à la cause Badawi.

C’était divertissant et flatteur, l’été dernier, de savoir qu’Hillary et Bill Clinton passaient leurs vacances à North Hatley. Y en a-t-il un qui soit resté assez branché pour rejoindre Mme Clinton et lui proposer de participer à une conférence de presse téléphonique avec des journalistes de la région ou du pays?

Des fois qu’elle nous offrirait un deux qui inclurait Michelle Obama!

Car, les deux avaient ardemment félicité Samar Badawi qui était venue à Washington pour y recevoir un prix pour l’avancement des femmes... avant que le régime saoudien l’emprisonne à l’intérieur du pays en la privant du droit de sortie.

J’ai le goût de sortir les casseroles.

« Il faut différencier l’action diplomatique et l’action civique. Si la première peut effectivement compliquer les choses pour M. Badawi, la seconde peut s’avérer utile. Alors, si vous sortez vos casseroles, je sors les miennes. Il est vrai qu’il nous appartient maintenant à nous, citoyens, de donner du poids aux propos de nos dirigeants », perçoit d’un autre œil le professeur Cassan de l’UdeS.

Il ne s’agit pas de devenir ceux qui parlent le plus souvent et le plus fort. Juste ceux dont la foi dans la liberté est assez robuste pour fortifier des alliances avec celles et ceux qui sont habités par les mêmes valeurs.