Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
L’attaque à l’arme blanche a fait deux morts et cinq blessés dans les rues du Vieux-Québec.
L’attaque à l’arme blanche a fait deux morts et cinq blessés dans les rues du Vieux-Québec.

Le jour d’avant

CHRONIQUE / Tous les voyants sont au jaune et au rouge à peu près partout et depuis très longtemps, les problèmes d’accès aux services en santé mentale sont archiconnus, dénoncés de toutes parts, et pourtant, pas plus tard que mercredi, le ministre Lionel Carmant refusait de voir l’urgence de la situation.

Il s’était réjoui que les listes d’attentes aient raccourci.

Il avait annoncé 25 millions de dollars récurrents pour améliorer les services en santé mentale pour les jeunes, des pinottes vu les besoins, en promettant d’«améliorer le réseau à long terme». Il avait suggéré aux gens, en attendant qu’ils aient des services, de s’autosoigner avec le guide Aller mieux à ma façon, que le gouvernement venait de mettre en ligne.

Mais admettre qu’il y a une crise, une urgence nationale, non.

Il aura fallu un carnage.

Au lendemain de la funeste entreprise de cet homme de 24 ans qui a tué au hasard, et apparemment de façon préméditée, deux personnes et en a blessé cinq autres avec un sabre japonais, voilà que le gouvernement change de discours : la santé mentale – l’hypothèse soulevée jusqu’ici – devient tout à coup la chose la plus importante qui soit. Il n’y a plus de temps à perdre, on annoncera peut-être une commission d’enquête, on promettra d’agir pour vrai.

Pourtant, les problèmes étaient les mêmes le jour d’avant.

Comme ils l’étaient à Granby le 28 avril 2019, la veille de la mort de cette petite fille de sept ans, qui a tragiquement braqué les projecteurs vers la DPJ, dont les problèmes sont archiconnus et dénoncés depuis longtemps, mais que les gouvernements avaient jusque-là préféré minimiser.

Ou ignorer.

Même chose pour les CHSLD avant l’hécatombe du printemps, on avait mille fois dénoncé le manque de personnel, les situations de négligence, les soins de base qui n’étaient pas toujours prodigués. Encore en septembre 2019, la Protectrice du citoyen répétait que «les pénuries de personnel sont à l’origine d’un manque de continuité des soins d’hygiène et d’assistance. La réorganisation des soins et des services devient essentielle pour répondre aux besoins des résidents et des résidentes».

Et alors qu’ils mouraient par centaines, le premier ministre François Legault a décrété que c’était une urgence nationale.

Il a promis d’agir.

Nous voilà donc devant un autre drame qui, cette fois, va mettre la santé mentale tout en haut de l’agenda politique du gouvernement, maintenant que des innocents ont perdu la vie. Ça ne veut pas dire qu’on aurait pu éviter ce drame – quoique peut-être –, mais on aurait certainement pu en éviter d’autres.

Ironiquement, pendant toute la semaine, des voix s’étaient élevées pour exposer l’augmentation de la détresse psychologique des Québécois, entre autres chez les jeunes et les profs, sans compter une augmentation de 20 % du nombre de réclamations pour les antidépresseurs.

Je reçois aussi régulièrement des courriels de gens qui crient au secours, qui ne sont pas entendus ni aidés, des mères qui ne savent plus à quelle porte frapper, qui ont peur que leur enfant commette l’irréparable.

Et pourtant, pour la santé mentale comme pour la protection de la jeunesse et les CHSLD, les problèmes sont connus, même les solutions. 

Depuis longtemps.

On peut remonter il y a presque 60 ans, en 1962, les principales recommandations de la Commission d’enquête sur les hôpitaux psychiatriques étaient de sortir les personnes des institutions et de financer les soins et les services des maladies mentales autant que les maladies physiques. 

On a sorti les malades, mais pas l’argent.

Il y a presque quatre ans, j’avais écrit sur l’état des soins en santé mentale à Québec, je disais qu’en cinq ans, le taux de patients qui sont réhospitalisés en psychiatrie à l’intérieur de 90 jours est passé de 20 % à 50 %, je parlais aussi du débordement chronique des urgences, dont le taux d’occupation pouvait atteindre 250 %.

Et ce n’est pas juste une question d’argent, m’avait expliqué une personne au fait du réseau. «Il y a une absence de vision pour tout ce qui touche la santé mentale à Québec. Il n’y a aucune vision. On a créé le plus important département de psychiatrie de la province, on a les moyens de faire les choses autrement. On est capable de mieux.» 

Il est minuit plus une.

En point de presse dimanche, la vice-première ministre Geneviève Guilbault a dû reconnaître «qu’il n’y a pas seulement que la santé physique», et que la santé mentale est un enjeu qui n’a pas eu l’attention qu’elle méritait depuis longtemps. «Oui, on a ajouté de l’argent, mais il faut peut-être une réflexion plus large.»

Elle a aussi invité les gens à ne pas hésiter à demander de l’aide. «Quiconque a besoin de ressources, elles sont là, elles sont disponibles.»

Faux.

C’est un des problèmes principaux, l’accès aux services. Sait-elle qu’il faut parfois jusqu’à deux ans pour voir un psychologue au public?