Il y a une semaine, Jean-François Roberge prêtait serment à titre de ministre de l’Éducation. L’ancien professeur peut désormais soumettre ses idées au test de la réalité, montrer qu’il veut vraiment faire de l’éducation une «priorité nationale».

Le gros contrat d’un prof idéaliste

CHRONIQUE / Septembre 2016, Jean-François Roberge est venu au lancement du livre que j’ai écrit sur des profs inspirants, j’avais trouvé gentil qu’il se déplace une soirée de semaine pour venir discuter d’éducation. Il venait lui-même de publier un livre sur le sujet, «Et si on réinventait l’école?» Chroniques d’un prof idéaliste.

On a surtout parlé des enseignants.

Il en a déjà été un.

Et il est aujourd’hui ministre de l’Éducation. Il est celui à qui il s’adressait dans son livre, quand il écrivait le gouvernement doit faire plus de ci, moins de ça. C’est lui, le gouvernement qui doit régler les nombreux problèmes qui affligent le réseau depuis trop longtemps.

D’abord, pas besoin de «réinventer» l’école, ni d’inventer autre chose, il faut travailler à partir de ce qu’on a.

Jean-François Roberge siégeait comme critique à l’Éducation pour la Coalition avenir Québec quand il a écrit son livre, on comprend bien qu’il espérait avoir l’occasion d’appliquer lui-même les solutions qu’il propose. L’occasion lui est maintenant donnée. Et les attentes sont énormes.

Le portrait qu’il fait de l’école est sombre. 

Page 23, «le nivellement par le bas a créé une véritable chaîne de médiocrité dans tout notre système scolaire», page 62, «un système sans-cœur» où «le bien de l’établissement ou celui de l’enseignant passent parfois bien avant celui de l’élève, un être anonyme trop souvent laissé pour compte dans le dédale de règles et de normes».

Page 93, «nos écoles sont devenues des boîtiers de montre», un «système en apparence bien rodé, doté d’un tic tac régulier, rassurant», mais dans lequel «on cultive parfois la médiocrité». À la page suivante, il invite à «briser le moule, casser la montre pour accorder plus de pouvoir aux directions d’école».

Et plus de liberté aux profs, «la plus grande richesse d’une école».

Page 98. «Les ministres de l’Éducation regardent ailleurs. Il est trop facile de blâmer les enseignants lorsque les taux de décrochage sont élevés. Quand les services professionnels ne sont pas au rendez-vous, les enseignants se découragent. Certains d’entre eux ne veulent même plus remplir les formulaires destinés à rapporter les cas d’élèves en difficulté, sachant qu’ils ont mieux à faire et que le soutien ne viendra pas.»

On en est là.

On parle beaucoup de valoriser le rôle d’enseignant, pour que la profession soit plus attrayante. Jean-François Roberge sait qu’une tape dans le dos ne suffira pas. Il propose de mieux les payer au moins de 50 000 $ par an en partant, ce qui est environ 10 000 $ de plus que maintenant. 

Il propose des services aux élèves, beaucoup plus de services. «Actuellement, les ressources manquent dans les écoles et il devient impossible d’assurer la réussite des jeunes en difficulté et de stimuler adéquatement tous les autres. L’argent que l’on refuse d’investir va finir par coûter très cher en problèmes sociaux : chômage, assistance sociale, violence conjugale, petits et grands crimes.»

Il cite l’humoriste français Guy Bedos : «Il faut payer les enseignants, sinon ce sont les enfants qui payent».

Jean-François Roberge va plus loin, il faut les choisir, parce qu’«un trop grand nombre de jeunes choisissent l’enseignement pour les mauvaises raisons. Ce peut être parce qu’ils ont été refusés dans d’autres facultés, ou encore à cause du fameux “deux mois de vacances d’été”.»

Deux mois qui, à cause de la lourdeur de la tâche, «devraient être considérés comme une période de convalescence».

Jean-François Roberge souhaite même «contingenter davantage l’accès aux facultés d’éducation. Dès l’école secondaire, les jeunes qui se destinent à l’enseignement doivent être informés du fait que cette profession n’admettra que les étudiants les plus forts. [...] Leur motivation n’en sera que plus grande.»

Il veut «attirer davantage de jeunes profs aux talents exceptionnels» et propose aussi que les facultés passent les candidats en entrevue. «Si cette démarche est bonne pour sélectionner nos futurs médecins, il me semble qu’elle s’impose pour ceux qui auront la tâche de “prendre soin” de nos enfants.»

Il tient aussi mordicus à un ordre professionnel, une proposition qui est loin de faire l’unanimité dans le milieu. Mon petit doigt me dit que ce sera un de ses premiers chantiers. «Si l’école est importante, si l’éducation de qualité nous tient à cœur, si nous voulons viser haut et loin, nous devons revaloriser la profession et créer sans tarder un ordre professionnel des enseignants!»

Avec un point d’exclamation.

Le nouveau ministre est pour le moins conscient de l’ampleur de la tâche qui l’attend. Il peut désormais soumettre ses idées au test de la réalité, montrer qu’il veut vraiment faire de l’éducation une «priorité nationale». 

Ce soir de septembre 2016, il m’a remis son livre avec cette dédicace : 

«À Mylène,

Parce que chaque jeune devrait pouvoir aller au bout de ses rêves.

Jean-François.»

J’espère qu’il ne l’oubliera pas.