Le goût du silence

CHRONIQUE / Un de mes p’tits bonheurs, c’est d’aller dîner à la maison. Seule. Même si mon menu se résume en un sandwich fait avec les croûtes qui traînent dans le fond du sac à pain ou aux maigres restes de la veille, je vis chaque fois ce moment comme une fête. Pourquoi ? Parce qu’il me permet de savourer... le silence.

C’est quand la dernière fois où vous l’avez entendu ? Le vrai là. Celui pendant lequel on se surprend à découvrir les battements de notre cœur dans nos oreilles.

Le vide absolu, j’ai le souvenir de l’avoir saisi une fois. C’était dans un chalet au beau milieu d’un bois. C’était tellement silencieux que l’espace d’un instant, j’ai craint d’être devenue sourde. Il n’y avait aucun bruit.

La rareté du phénomène peut le rendre déstabilisant. Moi, je l’ai trouvé envoûtant. Malheureusement, autant dans nos quartiers, dans nos maisons que dans nos milieux de travail, cette qualité de silence est quasiment impossible à retrouver. Tous nos environnements sont sonores. C’est pourquoi j’aime bien, même si c’est à plus petite échelle, me réserver quelques plages silencieuses dans mon vibrant horaire. Des moments où il est plus question de tranquillité que de silence, car peu importe où nous allons, il y a toujours un oiseau qui chante, une voiture qui passe, un voisin qui parle ou une thermopompe qui part.

Pas grave. Quand j’en ai besoin, je tente de me plonger dans une bulle composée d’un minimum de sons. Souvent, j’arrive à le faire dans ma voiture. Le samedi, je cuisine sans bruit de fond. Le midi, alors que je pourrais utiliser mon téléphone comme une radio, écouter de la musique dans ma télé ou me taper une émission diffusée sur mon ordi, je n’allume e-rien. C’est tellement reposant.

Plusieurs ont peur du silence. Je soupçonne mon père d’être de ceux-là. L’autre midi — un de mes rares midis silencieux ! —, il débarque chez nous pour venir me faire un petit coucou. À peine avait-il posé le pied dans la maison qu’il se garroche sur la radio pour « mettre d’la vie ».

Il ne s’attarde pas une seconde sur ce qui joue, voire si c’est de la musique qu’on entend ou des gens qui parlent. Non. Le but recherché est de combler le vide. Quand ma mère est absente, il fait souvent jouer la radio dans la cuisine et la télé dans le salon. En même temps ! Des relents de son enfance, que je me dis.

Dans le temps, la radio jouait chez lui à longueur de journée. Quand la télé est arrivée, il avait cinq ans, elle s’est mise à jouer par-dessus la radio. Pour lui, cette superposition de bruits doit avoir quelque chose de réconfortant. C’est lié à une certaine forme de nostalgie. Chose certaine, ça lui prend du bruit « autour ». Le silence est pour lui, comme pour plusieurs, un espace à remplir.

L’expérience du silence total a déjà été tentée scientifiquement. Un jour, Steven Orfield a créé la chambre « anéchoïque ». Une pièce qui absorbe les sons extérieurs à 99,99 %. Il a ensuite lancé le défi à différentes personnes de rester le plus longtemps possible dans cette pièce dépourvue de bruit et de lumière. Le temps le plus long enregistré a été de 45 minutes. Seuls les sons corporels étaient perceptibles. Le silence était tel qu’après s’être habitués, les gens ont vu tous leurs sens devenir plus sensibles. L’ouïe, paraît-il, se développerait suffisamment pour permettre d’entendre les sons émis par nos organes. Mais peu à peu, cela deviendrait insupportable allant jusqu’à en faire halluciner certains. L’expérience a été si déroutante par moment que des participants ont dit avoir frôlé la folie.

Au boulot, le silence se fait rare. Une grande pièce à aire ouverte dans laquelle pitonnent simultanément près d’une vingtaine de personnes ayant, chacune sur son bureau, un téléphone terrestre et un cellulaire, c’est bruyant. Mais, curieusement, avec le temps, tous ces petits bruits, on ne les entend plus. La preuve, l’autre jour une collègue est partie luncher en oubliant de fermer sa session, laissant sortir de son ordinateur une petite musique zen. Pas fort. Ça jouait en sourdine. La même qui joue normalement quand on va se faire masser dans un spa. Eh bien, plus de la moitié de mes collègues étaient en train de devenir fous ! Comme quoi la notion de silence peut être bien relative... Si elle avait quitté en laissant jouer du Iron Maiden, elle aurait retrouvé sa machine en miettes à son retour de dîner ! L’image m’a fait beaucoup rire.

Qu’on soit capable de le gérer ou non, le silence cache de grandes vertus. Il permet de réduire le stress et l’anxiété. Il aide à réguler les émotions, améliore les capacités cognitives et crée un sommeil réparateur. C’est aussi un terreau fertile pour la créativité. Bref, on devrait tous se l’imposer quotidiennement pendant quelques minutes, quelque part entre nos cinq portions de fruits et légumes, notre poignée de vitamines, nos 30 minutes d’activité physique et nos deux litres d’eau « à température ambiante ».

Hâte de voir si ma proposition va faire grand bruit.