Sébastien Lévesque

Le gloubi-boulga médiatique

CHRONIQUE / En ces temps de pandémie, alors que nous sommes confinés et à l’affût de la moindre information susceptible de nous aider à mieux comprendre ce qui se passe, il est facile de s’y perdre face à la quantité colossale d’informations qui nous sont transmises quotidiennement.

La semaine dernière, mon collègue Jean-François Cliche, du Soleil, a rédigé un article dans lequel il expliquait qu’il est pour ainsi dire impossible de s’y retrouver à travers l’avalanche de statistiques et de graphiques qui nous sont présentés chaque jour dans les différents médias. Trop, c’est comme pas assez, disait-il, et surtout, on commet généralement l’erreur de chercher à comparer des pommes avec des oranges. Si ce n’est déjà fait, je ne saurais trop vous recommander la lecture de son texte (et de tous ses textes, à vrai dire).

Dans le même ordre d’idée, je constate que le traitement de l’information scientifique dans les médias n’est pas toujours très rigoureux. Le problème n’est pas nouveau, certes, mais il devient d’autant plus sérieux que nous sommes en temps de crise. Dans ce contexte, il est effectivement difficile d’arrimer l’ensemble des procédés scientifiques avec l’exigence de réponse qui s’accompagne des sentiments d’incompréhension et d’insécurité présents dans la population. Il en résulte un gloubi-boulga d’informations qui ne sert pas vraiment l’intérêt du public, et surtout, qui nuit aux objectifs de compréhension et d’explication inhérents au travail de vulgarisation scientifique.

Le fait est que les médias renvoient souvent une image erronée – ou à tout le moins réductrice – de la démarche scientifique. Chaque jour, sans trop de discernement, les résultats d’études expérimentales et cliniques sont transmis au grand public comme s’il s’agissait de preuves ou de solutions à nos problèmes. Malheureusement, les choses sont rarement aussi simples et ce n’est pas parce qu’une étude conclut ceci ou cela que ses résultats sont probants ou significatifs. Il n’est d’ailleurs pas rare que des informations contradictoires soient transmises à quelques jours d’intervalles, ce qui a forcément pour effet de semer la confusion dans l’esprit des gens.

Cela peut donner l’impression que la science avance à tâtons, voire qu’elle est carrément relativiste. Ce n’est évidemment pas le cas, mais il est un fait cependant que la science requiert du temps et de la patience. Pour que nous puissions en tirer quoi que ce soit, les résultats d’une étude doivent être révisés et critiqués par les pairs. Tout cela ne se fait pas en un jour et nécessite une somme importante de ressources humaines et matérielles – des ressources dont les scientifiques ne disposent malheureusement pas toujours.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’il se fait de la mauvaise science. Parfois, certaines études recèlent des failles méthodologiques importantes ou sont carrément bâclées. Pour le commun des mortels, ces failles sont difficiles à déceler, d’où l’importance d’une information scientifique de qualité. Or, lorsque l’information circule trop rapidement et en trop grande quantité, c’est souvent la qualité qui en pâtit. Et cela génère une illusion de savoir qui peut s’avérer tout aussi dangereuse que l’ignorance elle-même.

Le contexte actuel est d’ailleurs propice à la multiplication des fausses nouvelles et des théories du complot. En effet, lorsque les gens ont peur et qu’ils en ont assez d’être confinés, ils sont davantage enclins à croire quiconque leur apportera un peu d’espoir ou des réponses satisfaisantes (i.e. celles qu’ils souhaitent entendre). Et le plus inquiétant, c’est que ces fausses nouvelles et ces théories du complot ne viennent pas toujours d’individus lambda, mais parfois de scientifiques de renom.

Le cas du professeur Raoult

À ce propos, le cas du professeur Didier Raoult est très intéressant. Infectiologue reconnu, Raoult n’en est pas moins un personnage controversé, notamment auprès de ses collègues de la communauté scientifique. C’est lui qui, sur la base d’une seule étude, prétend avoir démontré l’efficacité de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la COVID-19. Le problème, c’est que l’étude en question comporte de nombreuses lacunes, à commencer par l’absence de groupe contrôle et le faible échantillon de patients testés. Qu’à cela ne tienne, le professeur Raoult refuse toute critique et se prétend victime d’une vaste campagne de salissage et de censure intellectuelle.

Mais dans le registre des théories du complot, la palme revient sans conteste au professeur Luc Montagnier. Selon ce virologue français, lauréat du Prix Nobel de médecine en 2008 à titre de codécouvreur du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), le coronavirus aurait été créé en laboratoire par les Chinois à partir de molécules du VIH. Toutefois, lorsque l’on procède au séquençage du génome du VIH et qu’on le compare à celui du SARS-CoV-2 (le virus qui provoque la COVID-19), on constate que ceux-ci n’ont pas grand-chose en commun et que ce dernier a pour plus proches parents des virus qui infectent les chauves-souris. Mais monsieur Montagnier refuse obstinément cette version des faits, laquelle est pourtant corroborée par l’ensemble des données disponibles.

Sans sombrer dans les attaques personnelles, soulignons tout de même que Luc Montagnier n’en est pas à ses premières frasques. Depuis des années, il est un défenseur acharné de l’homéopathie et prétend avoir en sa possession un appareil capable de détecter les rayonnements électromagnétiques émis par l’ADN – un procédé qui, selon lui, pourrait s’avérer efficace dans le traitement de certaines « maladies » comme l’autisme. Je vous laisse juger du sérieux de ces propositions.

Quelles leçons pouvons-nous tirer de tout ça ? D’abord, qu’il ne faut jamais croire sur parole les scientifiques, aussi prestigieux puissent être les titres qui leur ont été attribués. C’est à la science elle-même qu’il convient d’accorder notre confiance, non à ses représentants. Et surtout, il importe de demeurer critique par rapport à ce nous lisons dans les médias, notamment en ce qui a trait à l’information scientifique. Car la science est une chose complexe qui mérite mieux que le gloubi-boulga médiatique qu’on nous sert depuis le début de cette pandémie.