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Nathalie Plaat
Collaboration spéciale
Nathalie Plaat

Le fil rouge

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CHRONIQUE / Il est fait de laine ou de graphène peint, selon qu’on soit plutôt artisanal ou futuriste, attaché serré ou plus flasque, tout dépendant de la distance qu’il a à couvrir, mais, toujours, il relie les mêmes éléments: deux ou trois ou quelques autres cœurs qui s’aiment au-delà de toute éventualité. 

Le fil rouge.

Né de nos imaginaires partagés, le fil rouge a pris place dans les échanges que j’avais avec mon fils, à l’époque où il traversait sa phase développementale comprise entre 18 mois et trois ans, celle qu’on sait marquée par une certaine angoisse d’abandon.  

Il était au cœur de cette phase où il éprouvait les premiers élans de liberté provoqués par les débuts du langage, de la marche ou de la puissance de ses « NON ». Ce faisant, il découvrait du même coup que nous étions des êtres « séparés », autant physiquement que psychiquement. D’abord grisante, cette aventure s’accompagnait aussi de l’angoisse générée par l’idée d’être, d’un coup, un peu seul au monde. Le petit être que j’avais gardé en symbiose relative pour les premiers mois de sa vie expérimentait les premières secousses psychiques liées à cette foutue solitude existentielle, celle qu’il n’aurait pas fini d’apprivoiser au fil de toute sa vie.

Le soir, en échangeant câlins et mots de réconfort, nous était venue cette image du fil rouge, pour représenter ce qui ne se brisera jamais entre nos cœurs, peu importe les colères, les distances ou toutes ces fois où il aurait un peu besoin de crucifier notre lien pour se jeter dans le monde, apparaître, devenir « lui tout seul ». Pour toutes ces naissances de lui, cet arrachement à la matrice originelle, il y aurait, aussi, dans le bas-côté des choses, ce fil incassable entre nous.  

J’ai appris plus tard qu’il existait, dans l’imaginaire japonais, puis dans bien d’autres mythes et légendes, ce fil rouge qui relie les êtres d’une manière impérissable.

« Même si tu vas au ciel, maman? »  

Ça, c’est la version 2020 du fil rouge. 

Cet ajout n’est pas de lui, mais de ma fille, âgée de quatre ans, avec qui j’ai repris, le plus naturellement du monde, les métaphores du fil rouge, lorsqu’elle a traversé les mêmes remous que son grand frère auparavant. 

Le hic avec elle, c’est qu’à ses angoisses d’abandon inhérentes au simple fait de grandir, s’est ajoutée celle de ma réelle disparition, qui a pris la forme d’un « crabe-sans-pitié », qui nous a fait craindre le pire, qui nous terrorise encore tous, même s’il a battu en retraite quelque part au cœur de l’été. 

« Oui, mon amour, tu pourras le sentir bouger où que tu sois, un fil de ton cœur au mien, qui traversera les nuages. » 

La dernière fois que nous avons parlé du fil, c’était hier matin, tandis que nous roulions sur le pont Terrill.  

Comme chaque fois, après l’évocation de « Maman au ciel », ont suivi toutes les déclinaisons possibles des reliefs géographiques et de situations potentiellement dommageables pour ledit fil; crevasses, abysses de toutes sortes, monts et plongées océanes, tout a été soumis à l’étude.

« Et si un avion passe dans le fil pendant que tu es sur ton nuage et moi en plongée sous-marine? » dit la petite. « En plongée dans la fosse des Mariannes, là », complète le plus grand.   

L’imaginaire des enfants possède ses ressources qui, encore aujourd’hui, continuent de m’émouvoir et de me réchapper de mes plus grandes désillusions sur l’humanité. Tant que mes enfants pourront survivre à l’idée de la mort de leur mère en jouant avec des images de parapentes et de tornades, je réinventerai en moi ma foi en l’espèce fabulatrice. 

J’ai déposé la petite au Bilboquet, lui ai lavé les mains, l’ai regardée saluer ses camarades de classe et ses éducateurs, avant de retourner à ma voiture. Et comme plusieurs matins de cette année, j’ai pris quelques minutes pour décanter cette nouvelle évocation de ma propre mort dans le quotidien de mes enfants.  

La version 2020 du fil rouge, c’est celle qui inclut donc l’idée de ma disparition, celle qui transforme la banalité de mes jours en une impression de saisir, à chaque instant, la grâce de l’existence entre mes doigts et d’accepter de la laisser m’échapper toujours un peu plus.  

Cet éclat de rire avec elle ou lui, leurs petits doigts refermés sur ma main, la chaleur qui s’en dégage, l’odeur des cheveux, de la peau, le bruit des petits pieds contents de se lever, les silences que l’amour dépose entre nous, comme autant d’instants où l’impermanence s’imprime creux, me faisant toujours tenir en funambule entre la plus grande joie et la plus grande des détresses. 

J’ai beau chercher ce que cette année m’aura laissé de plus signifiant, je n’ai de cesse de revenir à cette simple, et à la fois si immense question de ma finitude. Elle constitue mon immense découverte, mon « flabbergast » de 2020, mon « deux minutes » éternel, ma sidération et le point de départ du reste de mon existence.

2020 m’aura fait traverser du côté des mourants, en m’envoyant dans les cordes d’abord, puis au tapis, ensuite, longtemps, imprimant dans chacun des gestes qui m’auront ramenée à la verticale ce quelque chose de changé dans le regard, dans la posture, pour le reste de ma vie. 

2020 m’aura appris la force des liens, comme une potentielle unique raison d’accepter l’absurdité de l’existence, la seule « raison de vivre », le seul sens, au final, rendant tout le reste bien dérisoire. 

Je défoncerai donc cette année spéciale en joignant les deux mains sur mon cœur, là où se crochète le départ de quelques fils rouges, peu nombreux au final, mais indestructibles. 

Je vous souhaite à tous de trouver le chemin menant aux vôtres et de les honorer, à hauteur d’humains.