Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Le premier ministre François Legault sur sa planche à neige.
Le premier ministre François Legault sur sa planche à neige.

Le défi raté du ministre Carmant 

Article réservé aux abonnés
Probablement né d’une bonne intention, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a lancé un « défi » sur les réseaux sociaux. L’idée est simple, se prendre en photo lors d’une activité réconfortante pendant la pandémie. Ces photos ont surtout démontré à quel point tout le monde n’est pas dans le même bateau.

Les premiers partages avec le mot-clic #TousEnsemblePourAllerMieux ont été faits par des ministres et des députés et députées de la CAQ. On voit le premier ministre faire semblant de faire de la planche à neige (il en fait sûrement pour vrai, mais sûrement pas dans sa cour), le ministre Carmant danser, le ministre Roberge jouer de la guitare, un autre jouer du piano à queue, une autre vanter la motoneige et la restauration de meubles antiques. 

Plusieurs personnalités publiques ont aussi « relevé le défi ». La grosse tendance pour se faire du bien pendant la pandémie est d’aller marcher dans le bois ou de faire du ski. Le Dr Alain Poirier, directeur de la santé publique en Estrie, lui, par exemple, peinture pour se faire du bien. Rien de méchant en soi.

Cette série de photos a quand même dérangé bien du monde. Je ne crois pas me tromper en disant que plusieurs ont été insultés.

Pas tous le même confort

Aucun doute que ce soit réconfortant d’aller dans un chalet en montagne, mais combien de personnes ont la possibilité de faire ça?

Parfois l’activité est banale en soi – jouer de la guitare n’est pas élitiste –, mais le décor en arrière démontre que la réalité n’est pas la même pour tout le monde et c’est souvent cet élément qui a insulté les gens.

Le stress du confinement n’est pas le même dans une grande maison de deux étages que dans un trois et demi. Le réconfort pour certaines personnes est de réussir à se gâter dans une épicerie. Pour d’autres, ce sont les rares moments de silence dans le brouhaha d’une famille en télétravail et en cours à distance dans un modeste 5 et demi mal insonorisé.

Plusieurs ont détourné le hashtag, d’ailleurs. Parfois pour illustrer la réalité des personnes moins riches, parfois pour ridiculiser les photos, prétendant avoir le plaisir « d’arpenter nonchalamment les couloirs » de « leur maison », avec une photo du Château de Versailles. 

Ce qu’on ne voit pas dans ces photos, ce sont les milliers de personnes qui sont coincées dans un minuscule appartement sans cour, sans galerie et encore moins sans boisés tout près. Les personnes qui depuis le mois de mars n’ont pas de contrats, pas d’emplois, n’ont pas participé à ce « défi ». 

J’aimerais bien ça, moi aussi, aller faire de la motoneige. C’est vrai que ça fait du bien, mais, comme bien du monde, je n’ai pas les moyens de sortir les 10 000 $ pour en acheter une. Mine de rien, une motoneige neuve vaut plus que le revenu annuel des personnes sur l’aide sociale. C’est la moitié du revenu annuel sur la PCU ou d’une personne au salaire minimum. 

Même faire du ski, ce n’est pas si accessible que ça. Déjà, faut les acheter ou les louer, ces skis-là. Faut aussi avoir les vêtements adaptés. Je me souviens que les années où j’étais pauvre, je n’avais même pas de manteau d’hiver et encore moins de vraies bottes d’hiver ou de pantalons de neige. J’utilisais la technique de la pelure d’oignon pour ne pas geler dans mes déplacements en ville. Je refusais les invitations à faire des activités extérieures, parce bien franchement, jouer dans la neige sans les vêtements pour, c’est vraiment moins le fun. En fait, c’est désagréable et même à risque d’hypothermie.

Si la majorité du monde peut faire des marches, c’est naïf de croire que tout le monde peut aller marcher à la montagne. Encore faut-il pouvoir s’y rendre. Encore faut-il ne pas être occupé à combler ses pertes de revenus, à gérer ses enfants qui vivent difficilement la pandémie, à surmonter sa dépression. 

Gouvernement déconnecté

Je ne suis pas aussi critique que certaines personnes sur ce maladroit « défi » du ministre Carmant. C’est toutefois un signe de plus que le gouvernement Legault est déconnecté d’une partie de la population. Plusieurs en parlent comme un gouvernement de banlieues. C’est un gouvernement qui démontre, depuis son élection, ne pas comprendre la réalité des moins riches.

Pas obligé de se sentir coupable d’avoir une grande maison ou un chalet — ce n’est pas ça l’enjeu. L’idée est juste de ne pas laisser tomber les autres, de les abandonner. 

C’est ça qui choque les gens. L’accumulation des actions ou des gestes qui témoignent du peu de considération pour du monde qui en arrache, pour qui les seuls moments pour décrocher sont la nuit, pendant que tout le monde dort.

Dans son message, François Legault écrivait : « On doit prendre soin de soi et on doit se trouver des activités qui nous aident à garder le moral. » La santé mentale, ce n’est pas juste une question d’initiatives personnelles. Il faut plus qu’une photo sur les réseaux sociaux pour aider les gens à traverser la pandémie. Une idée comme ça, pourquoi pas plus de ressources dans les CLSC? 

Il y a un acharnement dans le gouvernement Legault de faire croire que tout le monde est dans le même bateau. Si le monde en yacht est bien content de montrer leurs « petits plaisirs simples », le monde en radeau n’a pas envie de montrer leurs « grosses difficultés ».