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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Il y a deux ans, monsieur Jean-Paul s’est donné en spectacle pour vrai. Le mariage d’une de ses filles. Pour elle, il a chanté avec Manon son classique, <em>Unchained Melody</em>, l’histoire d’un amoureux qui est loin, qui continue d’aimer.
Il y a deux ans, monsieur Jean-Paul s’est donné en spectacle pour vrai. Le mariage d’une de ses filles. Pour elle, il a chanté avec Manon son classique, <em>Unchained Melody</em>, l’histoire d’un amoureux qui est loin, qui continue d’aimer.

Le cœur n’est pas alzheimer

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CHRONIQUE / Chaque fois que Manon Lefrançois arrive chez monsieur Jean-Paul, il est absent.

Absent de sa tête.

Monsieur Jean-Paul est atteint d’alzheimer depuis des années, Manon a commencé à lui donner des cours de chant autour de 2013, aux balbutiements de la maladie. «La famille avait des doutes, il avait quelques symptômes.» Aujourd’hui, cet ancien militaire, coureur de marathon, ne reconnaît à peu près plus personne.

L’alzheimer prend toute la place.

«Quand j’arrive à la résidence où il habite, je le vois assis à sa table, le regard vide, sans émotion. Lorsque la préposée lui dit : «Manon est là, elle vient chanter avec vous», son regard s’éclaire aussitôt. Je l’accompagne vers sa chambre et la magie opère. Nous sommes dans le corridor et déjà, le «Juke box» est parti!»

Il s’allume, littéralement. «C’est comme une switch on/off.»

Et c’est Manon qui actionne l’interrupteur. «C’est comme si j’ouvrais une porte sur sa passion. Quand on chante, j’ai accès à 100 % de lui, c’est ça qui est extraordinaire! À la fin, il est toujours très enthousiaste. Quand je lui dis : “bravo monsieur Jean-Paul” et qu’il me répond : “c’est ça, un chanteur!”, il est là à 100%.»

Son préféré, c’est Elvis.

Et une de ses chansons favorites, c’est Unchained Melody, la mélodie désenchaînée. 

La musique le désenchaîne.

«Il est comme une poupée. Quand je commence une chanson, il s’anime, il chante avec beaucoup d’émotions, il se donne complètement et après, il retombe à off. Et puis, quand je lui propose une autre chanson, il se rallume, il repart! C’est vraiment extraordinaire ce qu’on vit.»

Manon va chanter avec monsieur Jean-Paul deux fois par semaine, deux heures chaque fois, c’est la famille qui paye pour ses services. «Ils sont conscients des bienfaits pour lui. La musique, c’est rendu la seule voie de communication avec lui. De mettre de la musique, c’est ce qui leur permet de garder le contact.»

Et de le rendre heureux.  

Quand ils chantent, Manon s’installe au clavier, elle place devant monsieur Jean-Paul des images de ses deux filles, de ses proches. «J’ai fait un montage de photos, la famille a complété. Il chante devant son fan-club! Il était un peu show off quand il était plus jeune…» 

C’est là qu’il retourne.

Il y a deux ans, monsieur Jean-Paul s’est donné en spectacle pour vrai. Le mariage d’une de ses filles. Pour elle, il a chanté son classique, Unchained Melody, l’histoire d’un amoureux qui est loin, qui continue d’aimer. L’alzheimer avait déjà gagné beaucoup de terrain. «La famille m’a demandé de l’accompagner pour ne pas qu’il soit perdu. Je l’ai aidé à s’habiller, je l’ai guidé. Quand la musique a commencé, il a chanté!»

Pendant quelques minutes, il a été le King, il a chanté à son amour «attends-moi, je rentrerai à la maison». Ce moment s’est même accroché dans sa mémoire. «Je dirais qu’il s’en est souvenu à peu près six mois. Je lui en reparlais et il s’en rappelait, il me disait : «le curé était pas mal impressionné!»» 

D’ailleurs, Manon ne fait pas de cas du fait qu’elle aussi s’efface parfois de la mémoire de monsieur Jean-Paul. «Des fois, ça fait 20 minutes que je suis avec lui et il me dit : «il faudrait inviter Manon». Je me pointe, je lui dis : «c’est moi» et il part à rire! Il ne me reconnaît pas toujours, mais le moment qu’il vit, il est là. […] Est-ce que c’est grave si une personne ne se souvient pas de notre nom? C’est ce qu’ils vivent qui est important. Le lien affectif ne disparaît pas, le cœur n’est pas alzheimer.»

Et le cœur a besoin d’être irrigué. «Il y a des gens qui ont tendance à se dire que ça ne vaut pas la peine d’aller les voir, de leur faire vivre des choses comme ça parce qu’ils ne s’en souviendront pas.»

Ils n’ont plus la chance que nous avons de retourner dans nos souvenirs.

Il ne leur reste que le temps présent.

Manon est éducatrice spécialisée, quand elle ne donne pas des cours de chant, elle accompagne des personnes en fin de vie, avec leurs proches. Et la musique n’est jamais bien loin. «Il y avait une dame qui était à peine capable de dire oui et non. J’ai demandé à sa famille : «est-ce qu’il y a une chanson qui lui ferait plaisir?» Ils m’ont dit : “Partons la mer est belle”. Je me suis mise à chanter, ses lèvres ont commencé à bouger, et elle s’est mise à chanter…»

Le ciel était pur et beau.

Lorsque Manon range le clavier dans le garde-robe et qu’elle s’en va, elle le laisse dans le même état qu’elle l’a trouvé deux heures plus tôt. Absent. «Lorsque je quitte monsieur Jean-Paul, je sais qu’il ne se souvient pas de moi, il ne se souvient même pas qu’il a chanté. Quand on croise une préposée, je lui dis : «Moi et monsieur Jean-Paul, on vient de chanter!» Et il dit : “ah oui?” Il ne s’en rappelle pas, mais ce qu’il a vécu, il l’a vécu. Je sais que nous avons vécu un moment extraordinaire, qu’il a vécu dans son corps un moment magique.»

Pendant deux heures, il a été heureux.

Il a été vivant.