Le ciel est back order

CHRONIQUE / Nathalie Plaat est psycholoque, autrice, animatrice. Elle est aussi amoureuse, amie et mère de famille. Et elle est désormais porteuse d’un crabe dans le sein. Elle nous parle de tout ça dans sa nouvelle chronique.

11 janvier

Le lever est difficile. Je laisse la caféine faire son petit travail de relevailles et j’ouvre l’ordi.

Deux trois clics plus tard, je reconnais tout de suite le toucher d’Alexandra.

Y’a qu’elle qui sait rappeler au piano qu’il est né pour imiter le bruit de l’eau.

Dessus, la voix déchirée de Tire le coyote. Je suis happée, crucifiée sur mon banc.

Les larmes pleuvent sur la table. J’écoute les paroles, sans saisir pourquoi elles me touchent tant.

« Quand ton corps est une cage où l’on enferme la maladie

tu veux reprendre le tirage sous prétexte de tricherie.

Le temps prépare un carnage.

Il plaidera sans doute la folie.

Toi tu le dévisages

pour lui voler des morceaux de vie »

Pourtant, je ne suis pas malade. Je baigne dans un océan de santé. J’ai 39 ans. Je suis une femme pleine de vie, psy, mère de deux enfants, amoureuse intense, de l’amour lui-même, de l’art et de la vie.

On annonce un verglas le soir même. J’ai toujours adoré les verglas.

Quand tout est arrêt, absence de lumière et recroquevillement.

Il me semble alors habiter un paysage qui me ressemble enfin.

Je suis libre de regarder « le temps laisser couler sa goutte d’eau » (Virginia Woolf) et dessiner des stalactites de glace aux rebords des corniches.

Je partage la toune sur mon Facebook. Et le soir, j’attends patiemment le verglas, qui finalement passe tout droit. On aura eu de quoi s’affoler, acheter des chandelles et préparer une fête qui n’arrivera jamais. Au matin, je me lève, déçue de ne trouver que de la pluie molle sur les trottoirs de ma ville.

28 janvier

Un cahier de mandalas, des crayons de couleur, un sac réutilisable aux couleurs de la clinique : rose, mauve, et orangé.

Une pochette avec dedans deux factures : 500 $/mammographie, 1575 $/biopsie.

Je tiens le tout serré contre ma poitrine, fort, comme on serre une doudou, un oreiller ou ce qu’on sait qu’on s’apprête à perdre.

Je serre ma poitrine bien plus que la pochette.

En trente petites minutes, je passe de debout, tendue vers la vie, à brisée, avec un crabe dans le sein gauche.

Dans cet instant, je deviens un restant de femme, un corps à charcuter, une mère trouée, une illustration sur deux pattes de ce qu’on appelle un trauma.

Ça adonne bien, c’est dans mon expertise, le trauma.

L’ascenseur m’avale, amorce sa chute lente vers ce qui ne s’arrêtera jamais.

L’ascenseur et moi, on sait tous les deux que le plancher n’existe plus.

Il me crache finalement dans le hall d’entrée d’un building, rue Sherbrooke Ouest.

Comme quoi, même exilée de soi et de sa ville, on a toujours au moins des repères sémantiques auxquels s’accrocher. Je suis pareille à un nouveau-né expulsé du sexe de sa mère : perdue, fragile et complètement incapable de survivre seule.

Je m’échoue sur les marches pleines de giboulées de l’entrée. Je compose le numéro de téléphone de Kangiqsualujjuaq. Mon amoureux, psy aussi, y ramasse à la pelletée toutes les souffrances et les beautés de la baie d’Ungava.

« Désolée mon amour, va falloir que tu viennes ramasser nos p’tits, ici, et ce qui restera de ta femme effilochée. »

Les ondes de choc grimpent vers le Nord, dépassent tous les barrages d’Hydro, qui ne retiennent déjà plus aucun torrent, traversent toutes les teintes de blanc, et viennent percuter mon mari dans un bureau d’école primaire.

Et, comme dans la pub sur le cancer, je le vois revoler au ralenti, sa chaise basculant vers un vide qu’on n’avait jamais aménagé dans nos esprits d’êtres libres. Et vivants.

2 février

J’ai répété les mêmes mots des dizaines de fois depuis, sans qu’ils perdent de leur effet.

« Tumeur cancéreuse. Ganglions atteints. Dans ce cas-ci, il sera impossible de préserver le sein. Il y a de très bons traitements aujourd’hui pour ça madame. »

Le festival de l’amitié a commencé. Avec des grandes coulées de larmes, des croissants au chocolat, des accolades qui écrasent mes cellules, des blagues hilarantes sur les mastectomies, et des regards, plantés profond dans le bleu de mes yeux, qui ne disent qu’une seule chose : « Tu vas vivre ».

Je sais pas si je vais vivre. Mais, rapidement, dans l’auto qui me ramenait de la clinique vers ma ville, je me suis dit que j’allais tout donner sur cet unique projet maintenant : vivre.

J’ai remercié ma ville de m’avoir appris à gravir tant de côtes, même glacées, même infinies, même de trop quand on revient d’une ride de vélo avec les enfants. J’ai pensé que, si la vie est injuste, elle m’avait toujours donné mille occasions de glaner la plus puissante des lumières, celle qu’on trouve au fond des grottes obscures des âmes qui souffrent.

J’ai remercié secrètement tous les patients que j’allais devoir mettre en suspens, de m’avoir appris à vivre, à souffrir, à guérir, et à mourir, même, parfois.

J’ai remercié mon amie qui avait traversé la première cette épreuve, il y a quelques années.

J’ai remercié ma Visa d’avoir accusé le coup de la clinique privée.

Je me suis trouvée privilégiée.

J’ai annoncé la nouvelle à mon fils de 8 ans. Après avoir pleuré un bon coup, il est allé en parler à son hamster. Il est redescendu 15 minutes après, et m’a lancé : « Mon hamster m’a dit : reviens-en, moi mes deux parents sont morts! ».

Je me suis dit qu’on allait être correct.

Ma fille de 3 ans m’a demandé si j’allais avoir un pansement de la Reine des neiges. « Ça doit se trouver, un gros pansement de mastectomie avec Elsa dessus », que je lui ai répondu.

Je me suis dit que j’allais faire ce que je répète, en tant que psy, sur toutes les tribunes, à tous les patients que je vois depuis 15 ans, quand ils traversent des moments où le sens de l’existence semble s’être poussé avec les meubles : écrire. Symboliser. Mettre tous les mots et toutes les images du monde sur ma traversée.

Et même si beaucoup de mes repères se sont effondrés depuis une semaine, me reste encore celui de la puissance de l’inconscient.

Le 11 janvier, quelque chose en moi savait déjà que le ciel est back order.