Isabelle Gaboriault

Le chant des abeilles

CHRONIQUE / Le phénomène ne m’était pas arrivé depuis longtemps. J’aurais d’ailleurs dû ne pas y penser et encore moins m’en réjouir, car on dirait que c’est ce qui l’a provoqué... Depuis quelques jours, j’ai souvent des paroles ou des bouts de chansons qui tournent en boucle dans ma tête.

Dans le coin droit. Près du front. La phrase Ça fait longtemps, mille ans peut-être, de la chanson Le rendez-vous de Valérie Carpentier, que je n’ai jamais écoutée au complet de ma vie, m’a suivie toute une journée récemment. Le surlendemain, c’était le refrain complet de 23 décembre, de Beau Dommage.

Ces temps-ci, je suis envahie de vers d’oreille. Une situation que j’ai tendance à attribuer à la fatigue. Les cauchemars, eux, se manifestent quand je mange des chips avant de dormir. Mais ça, c’est une autre histoire.

Dans mes recherches, j’ai découvert que les musiques qui nous harponnent pour faire de nous leur jukebox portent aussi le nom de « démangeaisons musicales ». J’adore l’image, car pour leur côté irritant, on ne peut trouver pire. Sans qu’on le veuille, ça nous colle au cerveau et lui, submergé, bloque complètement.

L’irritation a toutefois pris des proportions inquiétantes récemment quand la musique a cessé pour laisser place à des mots. Deux en fait. Tout petits.

« Chu tannée ! Chu tannée !, Chu tannée ! »

Voilà ce qui a envahi mon lobe frontal. Une espèce de mantra, pour le côté répétitif du terme, sans rien de magique toutefois. Comme une voix intérieure qui prouve que j’ai peut-être atteint un haut degré de fatigue mentale.

— Mais de quoi es-tu tannée, Isabelle ?, m’a gentiment demandé mon collègue Jérôme avec son flegme et son accent venu tout droit de la banlieue parisienne.

— De TOUTTE ! ! ! ! !, que je lui ai répondu avec ma douceur légendaire.

Bon. Avoir des tounes plates qui nous jouent dans’tête jour et nuit, ça use, mais y’a pas que ça. J’en ai marre d’attendre. J’en ai ma claque des rebondissements. Des mises à jour. Des « peut-être que »… Des « si »…

Vous l’aurez deviné, je parle de la situation de Groupe Capitales Médias. Pas facile de travailler tout en tentant de se forger un avenir. Ça draine, je dirais. Avez-vous déjà tenté de cueillir des framboises avec une abeille qui vous tourne autour de la tête ? Oui ? Imaginez maintenant huit abeilles qui s’adonnent à la même danse en même temps. Ça ressemble un peu à ça.

On travaille, et les stimuli viennent de partout. Et pas toujours les plus excitants. Tout ça mélangé, bien normalement, avec les tracas du quotidien liés au fait que nous ne sommes pas que des employés : l’auto qui décide de ne pas démarrer le matin, le petit qui se vomit dessus dans l’autobus, le chien qui se fait frapper par le voisin, la belle-mère qui entre à l’hôpital, les Fêtes qui approchent, les pédagogiques aux deux semaines, le manque d’inspiration pour le souper, le linge à plier, l’hiver qui semble parti pour durer six mois, la pluie...

« Chu tannée ! »

Si les vers d’oreille sont des « imageries musicales involontaires », comme disent les scientifiques (INMI), le fait de me répéter sans cesse que j’en ai ras le bol, relève plus de la rumination intellectuelle. De pensées envahissantes. Une belle affaire qui vient avec mon côté anxieux. Faut juste que j’arrive à me relâcher le mental.

Avant de prendre rendez-vous avec mon psy, j’ai la ferme intention d’essayer le truc suggéré par les chercheurs qui se sont penchés sur les imageries musicales involontaires. Selon une équipe de l’Université Reading, en Angleterre, mastiquer règlerait le problème. En activant les articulations de la bouche, on arriverait à oublier une chanson ou toute autre phrase entêtante.

Alors c’est décidé, à partir de maintenant, et jusqu’aux vacances de Noël, je vais chiquer de la gomme ! La plus grosse même. De la Hubba Bubba ou encore de la Bubblicious. De la gomme balloune pour chasser les pensées intrusives ? Oui.

À go, on mâche nos émotions.