Le cerveau qui croit

CHRONIQUE / « Le mot “Dieu” n’est pour moi rien d’autre que l’expression et le produit de la faiblesse humaine, la Bible est une collection de légendes honorables, mais toujours purement primitives et néanmoins assez puériles. Aucune interprétation, aussi subtile soit-elle, ne pourra me faire changer d’avis », a écrit le physicien théoricien Albert Einstein dans une lettre au philosophe juif allemand Erik Gutkind.

Bien qu’on ait souvent tenté de le faire passer pour un croyant, Albert Einstein était en réalité un athée convaincu. Il n’était d’ailleurs pas toujours tendre à l’égard des croyants, comme en fait foi la citation ci-haut.

À ses yeux, les croyances religieuses n’étaient rien de plus que des superstitions enfantines visant désespérément à donner un sens à l’existence humaine. Mais dire que le mot « Dieu » est l’expression et le produit de la faiblesse humaine, qu’est-ce que cela signifie exactement ?

Une première interprétation, assez commune, consisterait à dire que les croyances religieuses sont des béquilles émotionnelles ou une sorte de stratagème dont le principal objectif serait de contrer la peur de la mort. En effet, puisque la conscience de la mort suscite l’angoisse, nous cherchons à la transcender. Nous avons besoin de sentir que notre existence a un sens, et, qui plus est, que les souffrances que nous endurons ne le sont pas en vain. Dans ce contexte, Dieu devient ni plus ni moins une sorte de mécanisme de défense psychologique semblable au déni, lequel consiste à éviter une réalité insoutenable en la remplaçant par une fiction voulant que les croyances religieuses soient le produit de notre cerveau. Des faiblesses de notre cerveau, plus précisément. Car contrairement à ce que nous croyons, notre cerveau n’est pas un superordinateur dont la fonction première serait de penser. En réalité, nous sommes plutôt en proie à des biais cognitifs qui tendent à altérer notre jugement et à expliquer pourquoi nous commettons des erreurs. Et aussi à expliquer pourquoi la plupart d’entre nous entretiennent toujours des croyances irrationnelles – religieuses ou autres.

Je ne vais pas expliquer ici la teneur de ces biais cognitifs, mais de manière générale, il s’agit de reconnaître que notre cerveau a besoin de croire, qu’il a besoin de certitudes pour fonctionner. Nous le savons, l’indécision et l’incertitude sont des positions très inconfortables. Pareillement, l’idée que nous puissions vivre dans un monde indécis et incertain nous est tout aussi insupportable. Cela explique par ailleurs assez bien pourquoi en dépit des nombreuses preuves qui la soutiennent, la théorie de l’évolution demeure aussi difficile à digérer.

En fait, la théorie de l’évolution est l’ultime exemple de l’opposition entre nos perceptions et la réalité. Intuitivement, nous avons tendance à « faire du sens » de la réalité qui nous entoure, à commencer par lui conférer un ordre et un but. Nous croyons que les objets et les êtres vivants possèdent une essence, c’est-à-dire que leur existence serait déterminée par des propriétés immuables, voire immatérielles. Nous avons ainsi l’impression que toute chose existe dans un but précis et déterminé, et qui plus est que la nature elle-même a un but, qu’elle évolue dans une direction quelconque.

Or, à tout cela, la théorie de l’évolution répond par la négative. Que cela nous plaise ou non, il n’y a, de toute évidence, pas d’intentionnalité dans la nature. Ni de grand architecte à l’origine de l’univers. Il n’y a pas de « dessein intelligent », autrement dit. Que de la matière qui interagit et se transforme au gré d’événements contingents, conformément aux lois de la physique.

Bref, on le voit bien, la science est très contre-intuitive, car elle nous suggère souvent des réponses qui vont à l’encontre de ce que notre cerveau aimerait spontanément croire. Il faut donc se méfier de notre cerveau, et plus particulièrement des biais cognitifs. Quant aux croyances religieuses, il est reconnu qu’elles ont un effet anxiolytique, donc qu’elles aident à vivre. Mais il n’est pas dit qu’en y mettant tous les efforts nécessaires, la connaissance ne puisse faire aussi bien.