Si beaucoup rêvent, en ce moment, que la crise actuelle devienne le vecteur d’une grande transformation collective, rappelons-nous que, pour être authentique et durable, cette transformation devra contenir de grands passages à vide, des moments de suspension et d’incertitude où l’expérience d’impuissance ne fera que se déposer, profondément, en nous-mêmes, comme le fait l’eau de la mer qui, tranquillement, se sépare du sel, dans les bassins d’argile de Guérande.
Si beaucoup rêvent, en ce moment, que la crise actuelle devienne le vecteur d’une grande transformation collective, rappelons-nous que, pour être authentique et durable, cette transformation devra contenir de grands passages à vide, des moments de suspension et d’incertitude où l’expérience d’impuissance ne fera que se déposer, profondément, en nous-mêmes, comme le fait l’eau de la mer qui, tranquillement, se sépare du sel, dans les bassins d’argile de Guérande.

L’Autel du rien

Chronique / «Mme Plaat, on a reçu vos analyses sanguines. Vos globules blancs sont trop bas, les enzymes du foie trop élevés, on ne pourra pas vous donner votre chimiothérapie demain. »

Et voilà que je me sens recalée à mon examen d’admission comme une collégienne. 

« Est-ce que je peux faire quelque chose, manger quelque chose, bouger d’une manière, boire à l’envers, monter les marches sur les mains, quelque chose, pour que ça remonte? » « Non, rien. Il faut juste laisser le corps se refaire. » Nous sommes à la mi-avril, j’entame à peine mon troisième mois avec le crabe, et voilà qu’il me sert déjà sa leçon # 123 : accepter l’impuissance. 

Au diapason avec l’hémisphère nord du globe, je suis forcée d’apprivoiser l’envers de ma culture.  

Je dois retourner sur elle-même la sanctifiée posture héroïque, contrer les réflexes premiers de la « prise de pouvoir », et me laisser couler, comme au ralenti, dans une horizontalité de l’esprit et du corps.  

Je laisse le divan m’avaler, avant qu’une autre lutte, plus insidieuse, débute en moi-même, telle une ultime tentative de maintenir quelque chose, au moins une chose, en « action ». S’agite alors la pensée qui ne sait que faire de la passivité, qui n’a jamais appris, ou si peu, à s’échoir sur elle-même et à accepter la terrible évidence : je suis impuissante. Presque en désespérance, je tente de trouver la « bonne manière » de penser, le retournement spectaculairement positif de la chose. Je souris de constater que, peu importe le contenu, mes pensées ne répondent qu’à un seul rouage, ne visent qu’un seul but : la prise de pouvoir sur la situation. 

Puis, je souris encore plus large de l’ironie de la chose, obligée de m’approprier ce que j’avais si souvent vertement dénoncé : cette culture de la performance et ses terribles dommages sur la santé mentale individuelle et collective. Je me croyais pourtant immunisée contre celle-ci, du simple fait qu’elle me révoltait, que je la détestais, que je la traquais même, partout où elle pouvait se cacher. « Justement », me ferait, en clin d’œil, n’importe quel psy... Ce qu’on dénonce à l’extérieur de soi a si souvent à voir avec ce qu’on ne voit pas en soi-même.  

Il aura donc fallu le crabe, le grand déploiement chimique, les wagons enchaînés, les caillots, la presque-mort, la résurrection et maintenant, ces analyses sanguines de cancre, pour que je prenne conscience de combien, en bonne Nord-Américaine, je suis, moi aussi, terrorisée par le mou, le flou, le vide, l’absence de poigne et le plat. Pareille à mes contemporains, je suis habituée de répondre à toute injonction me sommant de m’activer, d’être créative, de me tenir debout et de supplanter par la prise de contrôle tout, tout, tout, absolument tout ce qui s’abat sur moi.  

Mais non, parfois, l’existence nous sert à déguster une expérience qui se subit, seulement, qui semble avoir son propre dessein, dans lequel nous tenons le second rôle, au mieux, celui du spectateur, au pire. Cette fois-ci, pour les prochains jours, je n’aurai qu’une seule chose à « faire » : rien. Et peut-être est-ce aussi à ceci que nous sommes conviés, un peu, tous. Si les initiatives citoyennes observées depuis le début de la crise, l’ingéniosité et le déploiement impressionnant de ressources mises en place sont admirables et nécessaires, je crains qu’encore une fois, nous oubliions tous à quel point il y aurait aussi quelques lampions à allumer sur l’autel du rien.  

Parce qu’elle a si souvent vu de près les affres psychiques découlant de notre aliénation collective à la culture de performance, la psy en moi ne peut s’empêcher de sourciller encore, quand elle voit les appels à garder, même devant une expérience qui nous ébranle tous, une attitude combative, ou alors exagérément positive. Tout ceci a sa place, bien sûr, mais, de par son omniprésence, ce discours a depuis longtemps tendance à évincer complètement du contenant psychique collectif des aspects fondamentaux de l’expérience humaine. Ni pathologiques, ni symptomatiques, mais bien inhérentes au simple fait d’être des humains éprouvés, des expériences telles que l’incertitude, la vulnérabilité, le besoin de sens, mais, plus que tout, la patience et l’humilité n’ont pas la cote. Pourtant, elles sont essentielles à toute transformation profonde. 

Si beaucoup rêvent, en ce moment, que la crise actuelle devienne le vecteur d’une grande transformation collective, rappelons-nous que, pour être authentique et durable, cette transformation devra contenir de grands passages à vide, des moments de suspension et d’incertitude où l’expérience d’impuissance ne fera que se déposer, profondément, en nous-mêmes, comme le fait l’eau de la mer qui, tranquillement, se sépare du sel, dans les bassins d’argile de Guérande. Pour récolter la fleur de sel de ce que nous vivons, et que, tout, par la suite, conserve le goût de ce que l’épreuve nous aura enseigné, il nous faudra, amis.es, beaucoup de patience, de longues journées sur le divan de nos vies et une véritable rencontre avec nous-mêmes.

Je nous le souhaite.  

Parce que, comme je l’apprends à la dure en ce moment, la posture de « gestionnaire de soi », celle dans laquelle nous avons du contrôle sur tout, celle où nous « réussissons » à nous dépasser, n’est pas toujours, non, la réponse ajustée à toutes les aventures humaines. Toutefois, l’impuissance a beau être, de toutes les expériences, possiblement une parmi les plus honnies de mon époque, elle apporte aussi son lot de surprises, pour peu qu’on sache la cueillir et la laisser déployer en nous, sa sagesse.  

Cette semaine, après trois jours de fusion avec mon divan, elle m’a déposé à l’oreille combien il avait fait bon de m’abandonner ainsi, de goûter au sifflement de la pluie sur le toit et de, finalement, réellement me reposer.  

Mes nouvelles analyses sanguines sont belles, je reprends le jus demain.