Il y a eu plusieurs moments charnières dans l’histoire centenaire d’Hydro-Sherbrooke. Autoriser la construction d’un nouveau poste de distribution de 32 M$ a été une autre décision de visionnaires.

L’audace qui paye

CHRONIQUE / Sans l’audace de nos dirigeants municipaux, Sherbrooke regarderait passer le train de la cryptomonnaie avec désolation, sans en bénéficier. Au lieu de cela, Bitfarms prévoit injecter 250 M$ pour opérer des centres de stockage de données dans le parc industriel.

Si ces projets tiennent, les profits nets du bloc de 98MW réservé par cette entreprise vorace en énergie sont estimés à 3,5 M$. Ces dividendes rapporteront chaque année dans les coffres municipaux l’équivalent d’une hausse de taxes de 2 pour cent. Une rentabilité dont Bitfarms profitera aussi sur le plan de l’impôt foncier.

Soyons cependant réalistes, cette aventure pourrait s’avérer aussi spéculative que les fameux bitcoins, la monnaie transigée virtuellement. À défaut de certitudes pour l’avenir, la Ville s’est montrée prudente dans les garanties de départ.

Avant toute livraison d’énergie, Bitfarms devra fournir un dépôt correspondant « à une somme égale à deux mois consécutifs, basée sur la puissance réservée et à 100 % du facteur d’utilisation ». Pas de paiement en monnaie virtuelle, « chèque certifié ou lettre de garantie bancaire irrévocable et inconditionnelle, émise par une institution financière canadienne », précise-t-on dans le contrat.

Bien que son réseau soit fiable, Hydro-Sherbrooke a informé son client qu’en raison des infrastructures actuellement en place dans le secteur d’exploitation choisi, il pourrait être privé de service durant une période pouvant aller jusqu’à une semaine en cas de bris majeur. Toute demande de Bitfarms pour diminuer ce risque lui sera facturée.

L’énergie réservée qui ne sera pas consommée « pourra être transférée ou réservée au bénéfice d’autres clients à moins que la compagnie accepte, par écrit, de rembourser le manque à gagner quotidien lié à la réservation prolongée de cette charge ».

Les dirigeants municipaux ne se sont donc pas laissé charmer seulement par des promesses d’une croissance exponentielle de Bitfarms, une filiale de la société israélienne Blockchain Mining. Même si ce lucratif contrat comporte peu de risques, il a été habilement négocié.

Rappelons que rien de cela n’aurait été possible si les membres de l’ancien conseil municipal dirigé par Bernard Sévigny avaient lésiné et repoussé, il y a trois ans, l’addition d’un quatrième poste de distribution. La facture de 32 M$ représentait un investissement considérable dans une conjoncture peu favorable puisqu’une nouvelle grille tarifaire d’Hydro-Québec était déjà en voie de gruger les profits d’Hydro-Sherbrooke du tiers, soit de 7 millions.

Le compromis politique et économique a été d’opter pour un financement de 40 ans au lieu de 20 ans, plus coûteux à long terme (56 M$ au lieu de 42 M) mais cadrant mieux avec la réalité budgétaire de la Ville.

« Il y a eu d’autres moments charnières dans le développement centenaire d’Hydro-Sherbrooke et celui-là en est aussi un. D’autres récolteront ce que nous semons et rien n’empêchera de revoir la période d’étalement si les finances de la Ville s’améliorent », avait plaidé l’ex-conseiller Serge Paquin, qui présidait alors le comité exécutif.

Bingo!

Autrement, le réseau municipal se serait retrouvé sur un horizon d’à peine quelques années à devoir refuser le raccordement de nouveaux clients sur le territoire qui lui est exclusif, comme le sont ceux d’Hydro-Magog et Hydro-Coaticook.

Les besoins exprimés de Bitfarms accapareront 83 % de la capacité accrue de 112 MW du nouveau poste, dont la puissance pourra ultérieurement être portée à 168 MW. Il restera donc une marge de manœuvre.

Cette autre phase d’expansion ne sera pas nécessaire dans l’immédiat, croit-on à Hydro-Sherbrooke, qui pourra récupérer 95 % de la charge promise à Bitfarms, jusqu’à un maximum de 400 heures par année (près de 17 jours) et de manière consécutive si nécessaire, pour éviter des coûts d’approvisionnement plus élevés le reste de l’année. Cette latitude est également spécifiée dans le contrat.

L’entreprise de stockage de données paiera son électricité le même prix que le CHUS, l’Université et le Carrefour de l’Estrie. Pour bénéficier d’un rabais de 20 % avec le tarif domestique, Bitfarms devra démontrer qu’elle crée un minimum de trois emplois pour chaque MW consommé. Ces critères sont provinciaux et non locaux.

Les 530 MW de la pointe énergétique hivernale d’Hydro-Sherbrooke en 2016 (le rapport 2017 est à venir) représentent la moitié de la capacité de transport de la ligne d’exportation Northern Pass via laquelle Hydro-Québec souhaite acheminer l’électricité promise au Massachusetts.

Étalés sur le long terme comme les contrats d’exportation, les 115 M$ achetés par Hydro-Sherbrooke en 2016 en font un client à qui Hydro-Québec vendra pour près 2,5 milliards de dollars d’électricité sur 20 ans et cela, sans calculer la demande supplémentaire de 15 à 20 % anticipée avec Bitfarms.

Les Sherbrookois ont payé leur énergie en vrac 5,4 cents du kilowatt-heure à Hydro-Québec en 2016 alors que le prix moyen à l’exportation obtenu par la société d’État au cours de cette même année a été 4,8 cents. Selon les données communiquées cette semaine par le PDG Éric Martel, le prix moyen à l’exportation a légèrement régressé en 2017. Pas le prix de vente aux redistributeurs municipaux.

D’ici à ce que le gouvernement québécois et Hydro-Québec se donnent des balises claires pour encadrer les centres de données, ce n’est pas servir de porte d’en arrière que de se montrer efficaces en affaires!