L’ami qui a mal vieilli

CHRONIQUE / C’était un soir de semaine et je sais que j’avais de l’école le lendemain.

Ma maman regardait une de ses émissions dans le salon et j’étais allé m’installer sur son lit pour regarder Musique Plus sur son petit téléviseur jaune-orange.

À l’écran, il y avait Marie Plourde qui avait une sacrée bonne nouvelle à nous annoncer, car on allait diffuser d’ici quelques minutes pour la toute première fois le tout nouvel extrait des Beastie Boys, So What Cha Want. Le garçon de 11 ou 12 ans que j’étais ne s’en doutait pas alors, mais il recevrait une des plus grosses claques de sa vie en faisant cette découverte.

En fait, plus j’y pense et plus je réalise que Musique Plus était mon fournisseur officiel de claques lorsque j’étais adolescent. Car outre cette fois où j’ai découvert les Beastie Boys, il y en a une tonne d’autres qui me viennent en tête. Par exemple, cet épisode de NuMusik où Claude Rajotte nous avait présenté le clip d’un nouveau petit groupe qui risquait de faire bien du bruit ou si vous préférez, Smells Like Teen Spirit de Nirvana ou sinon, ce vendredi traumatisant où Geneviève Borne nous attendait dans notre télé à la sortie de l’école pour nous annoncer que Kurt Cobain avait été retrouvé mort.

Mais au-delà de la musique, Musique Plus, c’était le Montréal qui me faisait rêver.

Un Montréal où des jeunes fans complètement fous se donnaient rendez-vous devant une vitrine d’un studio de télé afin d’aller hurler leur excitation que leur idole soit en ville.

Un Montréal où, pendant un direct à la télé avec François Pérusse, Jean Leloup, qui était supposément passé par hasard devant la vitrine, avait décidé de s’inviter à l’émission.

Un Montréal où on pouvait inviter l’humoriste américain Weird Al Yankovik à manger des fèves au lard à la Binerie Mont-Royal.

Un Montréal où il semblait toujours faire beau sur les terrasses « en direct de Musique Plus ».

Un Montréal où on nous présentait régulièrement les bibittes qui faisaient battre le cœur culturel de la ville sans toutefois les marginaliser.

Ironiquement, alors que Musique Plus a fait partie de la bande originale de mon adolescence, c’est la même chaîne de télé qui m’a aussi fait réaliser à un certain moment de ma vie que je n’échapperais pas à ce cruel sort qui consiste à vieillir.

Tout d’abord, il y a eu cette fois où après une année sans câble, j’ai réalisé après une heure de Musique Plus que je ne connaissais même plus un artiste à la mode.

Et sinon, on revient encore à Kurt Cobain, mais ce coup-ci, en raison d’un topo sur le dixième anniversaire de son décès qui m’avait donné l’un des pires coups de vieux de ma vie.

D’ailleurs, il était peut-être là le problème de Musique Plus.

C’est un peu comme cet ami que vous rencontrez à la fin de votre secondaire et qui vous fait découvrir plein de choses tripantes. Au début, vous ne vous quittez jamais d’une semelle, puis un jour, il arrive ce qui finit toujours par arriver. Vous tombez en amour, vous passez moins de temps avec les copains et quelques années plus tard, vous tombez nez-à-nez avec ce vieil ami et en plus d’avoir eu de la difficulté à le reconnaître, vous avez senti qu’il y a un truc qui ne cliquait plus entre vous deux. Comme un décalage. Certes, peut-être que c’est vrai que vous êtes devenus un peu plus ennuyant avec les années, mais votre autre ami lui, il ressemble maintenant à un adolescent de film américain, vous savez, ces comédiens de 30 ans qu’on fringue comme des étudiants ?

Musique Plus avait réussi un défi que peu d’autres chaînes étaient parvenues à accomplir avant cela : elle était devenue l’amie d’une génération. Or, au lieu d’accompagner cette génération dans l’aventure de la vie, elle a pensé qu’en achetant des nouveaux vêtements, elle arriverait à répéter le même coup avec la nouvelle génération. Mais les jeunes, ce ne sont quand même pas des cons. Ils savent flairer l’arnaque.

Et puis hop, l’authenticité, c’est pas comme un clip qu’on peut faire jouer en boucle.