Nathalie Plaat
C’est cette reconnaissance, ou l’attente de celle-ci, qui, accolée à la perte, transforme n’importe quel adulte, en grand enfant de tout au plus huit ans, quand il perd sa maman ou son papa.
C’est cette reconnaissance, ou l’attente de celle-ci, qui, accolée à la perte, transforme n’importe quel adulte, en grand enfant de tout au plus huit ans, quand il perd sa maman ou son papa.

La reconnaissance

CHRONIQUE / L’étage est vide. On a retiré des dizaines de bancs de la salle d’attente.

Je m’assois sur une chaise isolée au milieu de la pièce.  

Ma pose embrasse l’ère du temps de par son absurdité.  

Dans l’emboîtement des drames, il y a, au périmètre le plus grand, une pandémie qui renvoie chez elle la moitié de l’humanité.

Puis, à l’intérieur, des fractures sociales qui jaillissent de plus belle, sous le choc des plaques tectoniques.

Plus au-dedans encore, des milliers de tragédies qui fleurissent dans des huis clos inhabitables, des enfants-chiffons dans des placards, des fins de vie qui se passent sans visite, des deuils dérobés de leurs rituels, des naissances données parmi des inconnus, des solitudes qui s’érigent en plans de suicide, puis des hôpitaux, avec dedans, des soignants qui dorment peu et s’agitent beaucoup. 

Puis, mon étage de chimio, avec dedans, mon tout petit drame, avec dedans, mon encore plus petit corps, avec dedans, une tumeur, et, nouveauté de la semaine, deux caillots qui se sont donné l’idée de se créer, dans ma veine cave, tout près du cœur.  

Je suis à me perdre dans l’enchaînement vertigineux de ces pensées quand il se pointe avec un masque, des gants, son sarrau habituel.  

Il sourit. Ses yeux me le disent. Il me tend le coude. On se salue ainsi, en tant de pandémie.  

Je le suis dans un corridor désert, où, il n’y a pas si longtemps, je croisais des dizaines de vivants mis entre guillemets comme moi, avec leur visage un peu jauni, leur foulard sur la tête et leur sourire compatissant. On se sourit beaucoup au septième étage du CHUS. Les mouchoirs jaillissent rapidement des sacoches, pour se tendre au voisin, quand il semble sortir d’une rencontre coup-de-poing. On y amorce des conversations comme au comptoir du café du coin, sans égard aux différences qui, en dehors de ce contexte, nous auraient possiblement freinés. Ils me manquent aujourd’hui, mes camarades de tranchées. 

Je le rejoins dans son bureau aux grandes fenêtres qui donnent à voir sur... la maison de soins palliatifs. À chaque fois, j’essaie de ne pas faire de liens. Tandis qu’il regarde longuement des images sur son ordinateur, je me laisse imaginer les jours d’une fin de vie autre que la mienne, dans une des chambres de cette maison, au cœur de ce printemps étrange qui nous enserre.  

Je pense à ce père ou à cette mère qui, aux dernières lueurs de sa conscience, manque peut-être cette ultime chance de jeter pour ses descendants, les bases d’un deuil doux, en déposant sur leurs vieilles blessures d’enfance des mots attendus et des longs regards qui réparent. Je repense à combien mon métier m’a appris à déceler, dans chaque adulte, même sous des couches et des couches de bonne tenue et de contenance, cet enfant qui espère, jusqu’à la fin, une forme bien spécifique de reconnaissance parentale. Pas n’importe laquelle. Pas la simple fierté, pas l’amour possessif ou narcissique, pas le copyright parental, mais bien la reconnaissance, celle qui s’approche de l’étymologie magnifique du mot, celle qui implique ainsi le fait de renouveler (re), ensemble (co), la naissance.  

Reconnaissance, comme dans le fait d’être mis au monde, de façon nouvelle, par le regard de quelqu’un d’aimé, qui se pose sur nous et qui nous voit pour qui on est, profondément, dans notre unicité. 

« Je te reconnais » deviendrait en ce sens la plus belle des déclarations d’amour.  

C’est cette reconnaissance, ou l’attente de celle-ci, qui, accolée à la perte, transforme n’importe quel adulte, en grand enfant de tout au plus huit ans, quand il perd sa maman ou son papa. Je pense à tout l’amour qui doit se dire en moins de temps, aux touchers manquants, aux écrans qui deviennent, eux aussi, palliatifs, dans la maison de soins palliatifs que l’on aperçoit du bureau de mon oncologue.  

Je dis « mon », parce qu’on a cette tendance à s’approprier ce qui nous garde en vie. Mon oncologue n’aime pas ce qu’il voit sur les images. Il me le dit. Je le ressens, aussi. On ne se connaît pas depuis longtemps, lui et moi. Mais quand il n’aime pas quelque chose, j’ai un frisson long qui me traverse l’échine et une envie, irrationnelle, de me trouver un Dieu à prier. Plutôt, je m’assois en moi-même et le regarde agiter ses bras dans son sarrau, faire des téléphones, demander des scans, s’obstiner un peu, parce qu’il est 16 h 30, demander à parler à tel ou tel spécialiste, puis, prendre le temps de m’expliquer, clairement, les jolis tableaux cliniques que ça dessine, un caillot qui se met à voyager jusqu’au cœur, ou au cerveau. 

Et alors, en moi, monte une autre forme de reconnaissance, celle qui dit juste « merci », celle qu’on n’arrive pas souvent, ni à formuler, ni à recevoir, à cause de la distance et de la défense professionnelles qui se dressent en porte-à-faux à ce qui pourrait simplement circuler, entre quelqu’un qui donne, et quelqu’un qui reçoit. Parce que cette semaine, mon oncologue, mon infirmière-pivot, les techniciennes en échographie, les cardiologues, les radiologistes, les secrétaires, les infirmières, se sont tous enchaînés, dans une chorégraphie impeccable pour me sauver la vie, malgré le chaos, malgré ce printemps qui nous tue tous un peu, je n’ai que ce mot qui s’imprime sur le clavier : reconnaissance.

Un patient, lui-même médecin, m’avait déjà dit, aux termes de sa propre psychothérapie : « Je ne pourrai jamais assez vous remercier. Vous, c’est votre travail. Moi, c’est ma vie ». Cette formule m’était toujours restée, et je la réverbère aujourd’hui vers tous les soignants qui continuent de tenir à bout de bras un système qui se révèle, au final, aussi beau qu’il peut parfois être imparfait, ce qui le rend du même coup, simplement humain. 

Cette semaine, question de supporter ceux qui sont sur le front, d’autres survivantes ont eu envie de témoigner leur reconnaissance à leurs soignants, passés ou présents. C’est par ici : www.facebook.com/larosedesventsdelestrie/