Il est vite apparu que les raccourcis empruntés par ces trois employés de la Montreal Maine & Atlantic lors du vendredi noir étaient ceux d’une compagnie de broche à foin et d’une industrie plus soucieuse de la rentabilité du pétrole circulant sur les rails que de la vétusté des équipements ou des pratiques d’exploitation sécuritaires.

La pression pour rendre une justice vigilante

La tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic ayant causé la mort de 47 personnes a été décortiquée par de nombreux experts, dont ceux du Bureau de la sécurité des transports du Canada. Les compagnies mises en cause ont réglé le volet civil en convenant d’arrangements financiers pour réparer une partie des ravages causés à cette communauté.

Restait le volet criminel. Si le train avait été poussé par gravité sur le centre-ville à plus de 100 km/h sans que ne se produise préalablement une série de pépins techniques, le verdict populaire serait tombé dès les premiers jours suivant cette dévastation.

Le conducteur Tom Harding aurait dès lors été montré du doigt comme principal responsable et, dans un tel contexte, ces reproches l’auraient suivi jusqu’au jour de son procès. Cela aurait augmenté les probabilités que son comportement soit interprété par un jury comme « une insouciance déréglée ou téméraire à l’égard de la vie ou de la sécurité d’autrui », qui correspond selon nos lois à une négligence criminelle ayant causé la mort.

Les faits étaient fort différents et après avoir entendu le juge Gaétan Dumas dire durant le procès « qu’il était conscient de la faiblesse de la preuve », les verdicts de non-culpabilité rendus pour le conducteur et deux de ses supérieurs immédiats, Jean Demaître et Richard Labrie, ne sont ni étonnants ni choquants.

Ils traduisent les nuances que la population de Lac-Mégantic a été capable de faire, même après avoir vécu l’effroi, le désarroi et la colère.

Car, il est vite apparu que les raccourcis empruntés par ces trois employés de la Montreal Maine & Atlantic lors du vendredi noir étaient ceux d’une compagnie de broche à foin et d’une industrie plus soucieuse de la rentabilité du pétrole circulant sur les rails que de la vétusté des équipements ou des pratiques d’exploitation sécuritaires.

À ces « coupables par omission », ajoutons les bureaucrates fédéraux qui avaient perdu le sens des responsabilités et se contentant d’un rôle de passager dans l’exercice de leur devoir de vigilance. Et au-dessus d’eux, les décideurs politiques ayant souffert d’aveuglement volontaire pour des considérations budgétaires et parce que les seuls dollars qui comptent pour eux sont ceux qui font rouler l’économie.

Si l’issue du procès était aussi prévisible, pourquoi les délibérations ont-elles été aussi longues et aussi ardues?
Il est facile d’être juge dans un rôle de spectateur, mais c’est une énorme responsabilité que d’éviter de prendre soi-même des raccourcis lorsqu’on se voit confier le rôle de gardien de notre système judiciaire.

Je l’ai vu cette semaine dans le visage d’un juré, qui est l’un des Boys de notre ligue de hockey du vendredi après-midi à Coaticook. Ses traits tirés témoignaient d’une évidente fatigue physique et mentale.

Durant la portion du procès ayant chevauché notre calendrier sportif, l’automne dernier, j’entrais dans le vestiaire en arrivant du journal, d’autres coéquipiers de leur commerce ou de leurs champs. Il débarquait, lui, du palais de justice.

Par curiosité, nous lui demandions de temps à autre comment il vivait l’expérience. En laçant ses patins, il racontait que c’était une méchante différence avec son job de travailleur d’usine. Le moment de sauter sur la glace, pour évacuer la semaine qui venait de se terminer, coupait court à nos conversations.

Nous nous retrouverons bientôt dans ce même contexte sportif, mais jamais je n’essaierai de l’amener à briser son serment de confidentialité pour tenter de lui soutirer quelques bribes d’information sur les points de divergence. Par respect pour lui et pour le rôle crucial que les autres jurés et lui viennent de jouer.  

Même si nos regards ne se sont jamais croisés cette semaine dans la salle d’audience, je me suis vu pour un instant du même côté que lui, dans leur groupe divisé par des questions fondamentales comme : l’insouciance généralisée nous dispense-t-elle de nos responsabilités individuelles et où traçons-nous les lignes de la tolérance et de la confiance?

Exercer une justice responsable et vigilante était pas mal plus compliqué qu’on pense.

#Et maintenant, Lac-Mégantic

La mobilisation derrière les femmes ayant été victimes d’abus sexuels ne doit pas se limiter qu’à recenser les signalements à la police ou les cas rapportés via la campagne #MoiAussi lancée sur Twitter, ont lancé comme second cri de ralliement les instigatrices du mouvement #Et maintenant.

De la même façon, la résilience et la patience dont les citoyens de Lac-Mégantic ont su faire preuve méritent une relance soutenue des pressions publiques et politiques afin qu’on puisse leur garantir la sécurité qu’ils n’ont toujours pas.                                
« Ce n’est pas une défaillance qui produit la catastrophe, mais les systèmes qui transforment le caractère proprement humain de l’erreur en d’incompréhensibles puissances de destruction ».

Cette constatation d’un sociologue allemand, Ulrich Beck, auteur du livre La Société du risque, est en préambule de la thèse de maîtrise qu’un étudiant en management public de l’Université de Sherbrooke a défendue le mois dernier après des recherches fouillées et de multiples entrevues sur la tragédie de Lac-Mégantic.

« Je n’ai entendu personne m’exprimer le souhait qu’un ou des employés de la MMA soient condamnés. Il était clair pour tout le monde qu’ils n’étaient que des boucs émissaires », a commenté l’auteur de cette réflexion fouillée, Jonathan Thiffault.
Je vous le ferai découvrir la semaine prochaine, alors qu’il partagera ses constats avec nous.