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Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

La plus grande fraude scientifique de tous les temps

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CHRONIQUE / De toutes les théories scientifiques dont nous disposons, la théorie de l’évolution est certainement la plus riche, notamment parce qu’elle nous permet de mieux comprendre qui nous sommes et d’où nous venons, mais aussi parce qu’elle nous a permis d’expliciter le lien qui unit l’ensemble des êtres vivants. Malheureusement, la théorie de l’évolution a aussi été (et continue d’être) la victime de diverses formes d’usurpation. Pour tout dire, je ne sais pas si la fraude scientifique dont je vais vous parler est la plus grande de tous les temps, mais c’est sans aucun doute la plus dommageable d’entre tous.

En effet, encore de nos jours, il n’est pas rare que des gens se réclament de la théorie de l’évolution afin de justifier les diverses formes d’inégalités qui subsistent dans les sociétés humaines ou entre elles. Et pourtant, nous verrons que rien dans la théorie de Charles Darwin ne permet de justifier une telle chose.

Cette dérive idéologique tire ses origines de la pensée d’Herbert Spencer, un philosophe et sociologue du 19e siècle. Selon Spencer, la théorie de l’évolution nous enseignerait que dans la lutte pour l’existence, seuls les plus forts survivent et que cette compétition serait pour ainsi dire le moteur du progrès humain. Il s’agit d’un fâcheux détournement de sens qui, en plus de trahir la pensée originelle de son auteur, aura des répercussions néfastes sur des millions de personnes, du 19e siècle à nos jours. Comme quoi certains mythes sont particulièrement tenaces.

La thèse de Spencer est généralement mieux connue sous le nom de « darwinisme social ». Seulement, puisque cela n’a rien à voir avec Darwin et sa théorie à proprement parler, il serait plus approprié de parler de « spencérisme ». Le spencérisme, donc, a constitué le fer de lance de nombreuses idéologies politiques, notamment le capitalisme sauvage du 19e siècle, qui y a vu la parfaite justification des inégalités socioéconomiques engendrées par l’économie de marché et le refus de mettre en place des mesures d’aide aux plus démunis.

Cela a aussi ouvert la porte aux thèses eugénistes du 20e siècle. D’abord théorisé par Francis Galton, le cousin de Darwin, l’eugénisme va rapidement gagner de nombreux adeptes qui se lanceront dans une entreprise aussi absurde que funeste visant à améliorer l’espèce humaine. On pense immédiatement à l’Allemagne nazie, évidemment, mais il ne faudrait pas oublier que de nombreux autres pays, parmi lesquels figurent le Canada et les États-Unis, ont aussi procédé à l’élimination de populations ou à des stérilisations ciblées (des femmes noires et des autochtones, principalement). Tout cela au nom du progrès, évidemment.

Darwin lui-même semblait conscient du potentiel « explosif » de sa théorie et des dérives idéologiques qui en découleraient, c’est pourquoi il a longtemps hésité avant de publier ses travaux. Et surtout, il s’est bien gardé d’appliquer aux humains l’idée de sélection naturelle. Mais ce qui devait arriver arriva, et dans l’esprit de nombreuses personnes, la sélection naturelle ne sera alors plus réduite qu’à une vulgaire « loi du plus fort ».

Heureusement, certaines voix s’élèveront contre ces interprétations biaisées et dangereuses. Dès la fin du 19e siècle, par exemple, le scientifique et théoricien anarchiste Pierre Kropotkine dénoncera les dérives idéologiques engendrées par le spencérisme en proposant sa propre interprétation de la théorie de l’évolution de Darwin. Selon Kropotkine, ce n’est pas la compétition qui constitue le principal facteur de l’évolution, mais bien l’entraide et la solidarité. Les sociétés qui s’organisent autour de la recherche du bien commun, dit-il, progressent bien mieux que celles qui sont basées sur la compétition et l’exploitation des êtres humains entre eux.

Évidemment, la thèse de Kropotkine n’est pas elle-même exempte de biais idéologiques, mais force est de reconnaître qu’elle colle généralement mieux avec la réalité que celle de Spencer. En effet, dans le processus d’évolution du vivant et dans l’histoire humaine, l’entraide et la solidarité ont joué un rôle tout aussi important, voire plus, que la compétition. Ce sont d’ailleurs l’ingéniosité et l’extraordinaire capacité de nos ancêtres à s’allier autour d’objectifs communs qui expliquent le succès évolutif de notre espèce.

Bref, si je considère le spencérisme comme la plus grande fraude scientifique de tous les temps, c’est notamment parce qu’il nous a longtemps privés d’une juste compréhension de la théorie de l’évolution. Pire encore, il a participé à banaliser et à normaliser les inégalités socioéconomiques tout en offrant un semblant de caution scientifique aux thèses racistes et eugénistes. Et le plus triste, c’est que nous ne sommes toujours pas venus à bout de ces théories fausses et de leurs effets.