Nathalie Plaat
J’essaie de ne pas faire de liens, mais c’est plus fort que moi, parce que, comme le papa de Lhasa de Sela, si ça ne parle pas un peu de la vie et de la mort, ça ne m’intéresse plus.
J’essaie de ne pas faire de liens, mais c’est plus fort que moi, parce que, comme le papa de Lhasa de Sela, si ça ne parle pas un peu de la vie et de la mort, ça ne m’intéresse plus.

La pleureuse

CHRONIQUE / Je laisse la porte de l’appartement ouverte, pour que la musique emplisse le corridor. Avec une fausse désinvolture, j’attends qu’il entre par le bas de l’immeuble, pour appuyer sur « Play ». Je veux qu’il vienne me rejoindre en envoûtement, qu’il soit saisi par la pluie et le violon qui ouvrent l’album, que la soirée débouche sur la nuit, puis sur la vie, pourquoi pas? J’attends le nouvel amoureux du moment.

Quelques mois passent. Je marche seule, sous une nuit qui me pleure dans le cou. Il m’a quittée. Je m’adonne à l’activité qui finira par marquer l’ensemble de ma vingtaine : souffrir d’aimer. Je sors de l’appartement du bas de la côte du boulevard Université, je tourne à gauche. Il y a un Vieux Clocher sur la rue Galt, avec ce soir, elle, sur une scène. Nous avons rendez-vous, une fois de plus. Je m’installe à l’avant et reçois par le plexus tout de sa voix de sage gamine, de sa tonalité toujours perchée quelque part entre le rire et la tristesse, entre la détresse et la solidité. Je retrouve sa façon de placer ses cheveux compulsivement derrière les oreilles, de tordre ses mains devant son ventre et de s’accrocher au micro, comme s’il pouvait la sauver de son destin. 

Plus tard, encore, sous le bras, roulée bien serrée, je glisse une affiche subtilisée dans le hall d’entrée d’une autre salle de spectacle. « Personne ne va s’en rendre compte », que je me dis, « parce personne ne la connaît encore comme moi », avec cet égocentrisme caractéristique du début d’un âge qui n’a d’adulte que le nom. Arrivée à l’appartement, je colle l’affiche sur un mur judicieusement peint couleur vert pomme. Elle se détache du mur, de par son noir profond et ses lettres colorées qu’il faut lire de haut en bas « La Llorona ». Je le prends personnel, ce titre.

Les mois coulent. Je ne me résous pas à retirer son CD de ce sac à dos trop plein. Non, je ne peux pas la laisser ici. Elle fera l’Europe avec moi. J’ai besoin d’enrober le tout de son unique rapport aux choses de la vie. Elle crache « Anywhere on This Road » dans mes oreilles, sous une Séville à 40 degrés. 

Des années passent. J’habite chez un nouvel amoureux, celui qui s’apprête à devenir mon mari. Tous les soirs, en berceuse pour ses enfants qu’il a en ribambelle déjà, sa voix à elle, « I used to say, I am ready, show me the way », résonne dans la maison.

Puis, elle meurt. Comme ça, à 37 ans, au matin d’une nouvelle décennie. Pendant plus de 40 heures, il neige anormalement doucement sur Montréal, comme si le ciel s’était donné la mission de recouvrir notre chagrin de tout le blanc qu’il contenait. J’ai presque trente ans. Le jour où j’apprends sa mort, j’écris le premier texte que je décide d’envoyer, par courriel, à quelques proches, un peu parce que, pour la première fois de ma vie, ce que j’écris me fait moi-même pleurer. La pleureuse, c’est encore moi.  

Le 28 janvier 2020, j’ai presque 40 ans. En poche, j’ai un billet pour aller voir « Danse Lhasa danse » qui est prévu le soir-même. À la radio, on entend sa voix vivante qui raconte que son père lui disait : « tu sais moi, les histoires, qui ne parlent pas de la vie et de la mort, ça ne m’intéresse pas ». Ce soir-là, je ne vais pas au spectacle, non, je m’assois plutôt en tailleur dans mon salon pour annoncer à mon père et à ma mère que je porte en mon sein ce qui l’a tuée, elle, dix ans plus tôt. J’essaie de ne pas faire de liens. 

« Ne pas faire de liens » est devenu ce qui me demande le plus de contorsions mentales. 

Parce que « faire des liens », même entre des choses qui n’en ont pas aux premiers abords, c’est non seulement ma passion et mon métier, mais c’est surtout, depuis si longtemps, ma principale posture de résistance face à l’absurdité de l’existence.

J’essaie de ne pas faire de liens, avec l’histoire de Lhasa, mais aussi avec celles de toutes ces femmes croisées aux matins de chimio, qui me racontent la récidive, celle qui revient dans les os, le foie ou les poumons, celle qui se métastase partout et qui ramène l’espérance de vie en une série d’événements qu’on ne se résout tout simplement pas à manquer.  

Ce matin, ma voisine de fauteuil me souffle qu’elle espère tant que sa fille aura envie bientôt, vite, d’avoir des enfants. Elle ne veut/peut pas manquer ça. Parce qu’on est ensemble pour 4 heures, à recevoir le même cocktail, elle a le temps de se raconter et moi de l’écouter. Elle me raconte Sarajevo, les bombes, les descentes à la cave avec cette enfant alors âgée de 13 mois sous le bras, la vie de réfugiée en Serbie, l’arrivée au Canada, le français appris, la première tumeur en 2011, la rémission, puis la récidive, en 2017. Elle se lève sans s’enfarger dans les fils de tout ce qui nous est planté dans le cathéter sous-cutané pour me refiler une recette-maison. « C’est très bon pour soutenir le système immunitaire » qu’elle me dit, dans un français impeccable. Je lui demande si je peux parler d’elle dans le journal, sans la nommer. Je veux écrire Sarajevo seulement, dont le nom évoque toujours pour moi, l’image d’une neige qui, là aussi, tombe doucement, comme pour tenter de recouvrir un chagrin fait de ruines et de sang.  

J’essaie de ne pas faire de liens, mais c’est plus fort que moi, parce que, comme le papa de Lhasa, si ça ne parle pas un peu de la vie et de la mort, ça ne m’intéresse plus. Le soir, quand je couche ma fille, j’essaie de ne pas faire de liens, mais je me demande, si j’aurai le temps, moi aussi, de la voir devenir mère. La Llorona, c’est encore moi.