Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
À la veille de la peste noire, l’Europe comptait 2,5 millions de Juifs sur une population totale de 70 millions d’habitants. Un tiers des Juifs étaient concentrés dans le sud de la France et en Espagne.
À la veille de la peste noire, l’Europe comptait 2,5 millions de Juifs sur une population totale de 70 millions d’habitants. Un tiers des Juifs étaient concentrés dans le sud de la France et en Espagne.

 La peste noire et la montée de l’antisémitisme

CHRONIQUE / Depuis le début de la pandémie du coronavirus, le président Trump n’a pas hésité à affirmer que ce dangereux ennemi n’a pas de provenance américaine, mais qu’il vient de l’étranger. Plus encore. À maintes reprises, il l’a décrit comme un virus chinois. Or, cette attitude xénophobe n’a rien de nouveau. On la retrouve souvent dans l’Histoire. Cela est particulièrement vrai pour la peste noire de 1347.

À la veille de la peste noire, l’Europe comptait 2,5 millions de Juifs sur une population totale de 70 millions d’habitants. Un tiers des Juifs étaient concentrés dans le sud de la France et en Espagne. Plusieurs centaines de milliers de Juifs vivaient dans le Saint-Empire en harmonie avec leurs voisins chrétiens. Mais tout cela allait changer avec l’arrivée de la peste noire.

Entre les 8e et 13e siècles, l’Europe connut une grande expansion urbaine, économique et commerciale. À cause d’une lecture rigoriste de la Bible, les Juifs étaient les seuls, avec les Templiers, à pouvoir effectuer des prêts usuraires. Comme ils vivaient essentiellement de la finance et du commerce, les communautés juives se développèrent et prospérèrent. Évidemment, cela créa des rivalités d’autant plus importantes que de puissants seigneurs s’endettaient auprès de créanciers juifs.

En plus de provoquer une véritable hécatombe en anéantissant environ la moitié de la population européenne, la peste noire fut à l’origine d’une flambée de violence contre les communautés juives dans toute l’Europe. Comme les gens ne trouvaient pas alors d’explication scientifique à l’arrivée soudaine de cette pandémie, ils se replièrent sur une solution facile, à savoir l’identification d’un bouc émissaire. Les juifs devinrent les victimes de pogroms et autres attaques vicieuses.

Lors de l’éclosion de la peste, des accusations répugnantes se répandirent comme quoi des Juifs avaient provoqué la maladie en contaminant les puits. Et cela apparaissait d’autant plus vrai qu’ils l’avouaient eux-mêmes sous la torture. Les persécutions et les attaques contre les Juifs se multiplièrent au même rythme que la peste faisait ses ravages.

Dès avril 1348, le quartier juif de Toulon fut saccagé et 40 Juifs y furent assassinés. Les massacres se répandirent alors dans toute l’Europe, notamment en Aragon et en Flandre. Les chroniqueurs de l’époque rapportèrent entre autres des massacres de centaines de Juifs à Barcelone, à Bâle, à Erfurt et à Worms durant l’été 1348. À Francfort, on assista alors à un suicide de masse des Juifs. Des massacres s’ensuivirent à Mayence, où les Juifs tentèrent de résister, et à Cologne.

Durant l’automne 1348, une rumeur circulait : la dévastation causée par la peste était due à une conspiration internationale juive pour détruire la chrétienté. Selon cette rumeur, c’étaient des Juifs de Tolède qui étaient à l’origine du complot. Ces fables furent grossies dans l’imaginaire populaire. Étant donné qu’on percevait le rabbin Peyret de Chambéry comme un principal complice, les Juifs de la Savoie furent arrêtés et soumis à la torture. À la suite de leurs aveux, des dizaines de milliers de Juifs vivant dans plus de 200 villes et villages en Savoie, Suisse et Allemagne furent massacrés.

Le 14 février 1349, un véritable massacre de la Saint-Valentin survint, alors que plus de 2000 Juifs furent massacrés à Strasbourg. Pourtant, la peste n’avait pas encore frappé cette ville. Les victimes étaient placées sur une plateforme dans le cimetière pour y être brûlées. Les Juifs acceptant de se faire baptiser étaient épargnés. Des parents juifs donnaient leurs enfants pour qu’on les baptise et leur sauve la vie. Le baptême sauva ainsi plusieurs Juifs du massacre.

Les autorités locales en profitèrent pour annuler les dettes des seigneurs féodaux envers les banquiers juifs, ainsi que toutes les promesses de remboursement et les notes de crédit. Le Conseil municipal partagea les biens des Juifs massacrés proportionnellement entre les ouvriers et les artisans de la ville, démontrant ainsi que la question financière représentait une motivation majeure dans le massacre.

Les mois suivants, les seigneurs locaux occupèrent plusieurs villes le long de la vallée du Rhin. Dans ces villes, après des procès sommaires ou même sans procès, les Juifs étaient exécutés. Cela amena même des Juifs à décider de s’incinérer vivant en incendiant leurs propres maisons. 

Encore en 1351, 350 pogroms survinrent en Europe. De plus, 60 grandes communautés juives et 150 plus petites furent détruites. En l’espace de quatre ans, plusieurs centaines des 510 communautés juives que comptait l’Europe furent ainsi décimées. Beaucoup de Juifs ayant survécu aux pogroms d’Allemagne, d’Autriche, de France et de Suisse choisirent alors d’émigrer en Pologne, où le roi Casimir III affichait une politique de tolérance.

La justification de la peste pour commettre des pogroms s’étendit sur une longue période. On avait ouvert une boîte de Pandore. Par exemple, Bruxelles anéantit sa communauté juive en la massacrant seulement en 1370, soit plus de 20 ans après le début de la peste noire. Séville connut un pogrom important dans lequel des dizaines de milliers de Juifs perdirent la vie seulement en juin 1391.

Au cours de la peste noire, beaucoup de dirigeants refusèrent de suivre le mouvement populaire anti-juif. Le pape Clément VI émit une bulle déclarant que les Juifs n’étaient pas responsables de la peste. L’empereur du Saint-Empire, Charles IV, s’opposa lui aussi à ces pogroms, comme le firent plusieurs villes allemandes. L’éclosion de pogroms entre 1347 et 1351 montre néanmoins combien il est facile pour des démagogues de créer une réaction xénophobe durant une pandémie.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke