Plusieurs incidents survenus dans les dernières années, dont l’attentat contre la grande mosquée de Québec, ont démontré que le Canada n’est pas immunisé contre les groupes extrémistes.

La montée des mouvements d’extrême droite au Canada

ANALYSE / Depuis quatre ou cinq ans, les États-Unis sont confrontés à une montée spectaculaire des groupes d’extrême droite. Ces groupes, adhérant à une idéologie néonazie ou de suprématie blanche, ont ouvertement une orientation fascisante. Ces derniers sont par essence réactionnaires et menacent les fondements de la démocratie libérale.

Il y a quelques années à peine, les groupes d’extrême droite étaient considérés comme un phénomène négligeable au Canada. Le Service canadien de renseignement déclarait en 2014 que l’extrême droite ne représentait pas un problème important au pays. Mais depuis plusieurs incidents ont démontré que le Canada n’est pas immunisé contre les groupes extrémistes.

Le Canada a connu récemment trois horribles incidents commis par des individus liés aux idéologies extrémistes de droite. Le premier incident survint au Nouveau-Brunswick en 2014, alors que trois policiers furent pris pour cible et assassinés. Le deuxième incident survint à Québec en janvier 2017. Alexandre Bissonnette tua alors six personnes dans une mosquée.

En avril 2018, Alek Minassian fonça avec un camion sur une foule de piétons dans une rue animée de Toronto, faisant 10 morts. Ce jeune de 25 ans faisait partie d’un groupe d’extrême droite et épousait une idéologie misogyne violente. Dans un message posté sur Facebook, il lança un appel à la révolte des célibataires involontaires. Dans les trois incidents, les assaillants étaient des blancs et s’étaient radicalisés via les médias sociaux.

Un rapport de Statistique Canada pour l’année 2017 note que le nombre de crimes motivés par la haine avait augmenté de 47 % par rapport à l’année précédente. Toutefois, les chiffres ne décrivent pas complètement la situation. Face aux groupes skinhead et néonazis, composés habituellement de membres socialement marginaux, les observateurs notent l’arrivée des nouvelles recrues mieux éduquées et mieux financiement nantis. Cette nouvelle cohorte est aussi mieux organisée et plus apte à recourir à de nouvelles tactiques de violence.

En 2019, les observateurs notent la présence de plus de 200 groupes de ce genre au Canada, composés pour la plupart de 50 à 100 membres. Le Québec n’est pas exempt avec au moins 20 groupes extrémistes dont La Meute est de loin le groupe le plus actif. Cet important groupe nationaliste d’extrême droite fut fondé en 2015 par deux anciens militaires.

Internet est devenu le principal moyen de communication des dirigeants extrémistes avec leurs membres. Il permet aussi aux membres d’échanger. De plus, les médias sociaux servent à propager la propagande extrémiste, à recruter de nouveaux membres, à acheter des armes et à discuter d’entrainement.

Un simple examen des médias sociaux révèle l’ampleur de la sous-culture extrémiste au Canada. Le Globe and Mail effectua une telle enquête entre février 2017 et janvier 2018. Après avoir analysé 150 000 messages, le journal torontois dressa un portrait exhaustif de l’utilisation d’Internet par les groupes extrémistes de droite pour recruter des membres, acheter des armes et chercher à influencer les partis politiques.

L’enquête du Globe and Mail démontre que les groupes extrémistes de droite se retrouvent dans toutes provinces. Composés largement des jeunes radicalisés, ces groupes s’affichent ouvertement comme étant sexistes, racistes, antisémites, islamophobes et anti-immigration. Au plan professionnel, les recrues proviennent de tous les horizons, allant du soldat à l’élève enseignant en passant par le commerçant, le futur avocat ou l’analyste financier.

Un des principaux objectifs des groupes extrémistes est de s’insérer dans les systèmes de la politique traditionnelle. Aussi, les dirigeants encouragent leurs membres à se porter volontaire auprès des partis politiques canadiens. D’ailleurs, on leur conseille d’adopter une attitude sobre et une apparence plus acceptable.

Les groupes extrémistes ciblent particulièrement les événements du Parti conservateur. Par exemple, Adam Strashok, dirigeant de Fireforce Ventures, une boutique vendant en ligne de l’équipement militaire et des symboles de la suprématie blanche, devint en 2018 membre du comité électoral et dirigea le centre d’appel de Jason Kenney. Il en continua pas moins de publier des messages antisémites et anti-immigrants.

Comme moyen de propager leur idéologie xénophobe visant à préserver et promouvoir une société blanche, les dirigeants des différents mouvements extrémistes ciblent particulièrement certaines institutions et professions dans l’armée, l’enseignement et le monde judiciaire et légal.

Les anciens membres des forces armées canadiennes qui sont expérimentés dans l’art militaire représentent des recrues de choix. Ces groupes encouragent également leurs membres à se joindre à la réserve afin de parfaire leur formation en stratégie et dans l’utilisation des armes à feu. D’ailleurs, le général Jonathan Vance, chef d’état-major de la défense, admettait en mai 2017 la présence d’éléments extrémistes au sein des forces armées canadiennes.

Aussi, la direction des forces armées a dû former ses recruteurs afin qu’ils soient capables de repérer les candidats susceptibles d’adhérer à une idéologie haineuse. De plus, les autorités militaires ont établi en janvier 2017 un réexamen administratif sur l’extrémisme qui amena l’expulsion d’un membre des forces. Cinq autres membres, accusés de racisme, fut aussi sous soumis à un examen et aboutit à l’expulsion d’un autre membre.

Décidément, comme les États-Unis, le Canada n’est pas à l’abri de la montée du courant de suprématie blanche. Ces groupes rêvent de lancer une sorte de guerre raciale contre les immigrants et les féministes afin d’épurer la société canadienne. L’enquête du Globe fournit un aperçu frappant comment les incidents violents provenant des groupes extrémistes de droite pourraient se multiplier au Canada.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke