L’ex-ambassadeur du Canada en Arabie saoudite, Dennis Horak, lors d’une rencontre en 2016 avec le président de la Commission saoudienne du Tourisme et de l’Héritage national.

La meilleure route jusqu’à la prison de Jeddah

CHRONIQUE / Il y a déjà huit ans qu’Ensaf Haidar a quitté en vitesse l’Arabie saoudite avec ses trois enfants à la demande insistante de son mari, Raif Badawi, qui sentait l’étau se refermer sur lui.

Depuis l’automne 2013, depuis en fait que le Canada a accordé l’asile politique aux membres de la famille du blogueur emprisonné pour « insulte à l’islam » et que Sherbrooke est devenue leur milieu de vie, Mme Haidar parcourt la planète pour essayer de soulever un courant d’influence assez puissant pour briser les chaînes de l’amour de sa vie. Or, la seule clémence obtenue jusqu’ici a été la suspension des 1000 coups de fouet après la première séance de flagellation en public, dont les images ont indigné le monde entier.

Il m’apparaît équitable et même essentiel de revenir au point de départ et de marcher dans les pas d’Ensaf Haidar au milieu d’un désert où il ne semble pas y avoir la moindre oasis d’espoir avant de juger si elle emprunte la meilleure route pour se rendre à la prison de Jeddah.

Ce n’est pas l’avis de tous, mais il est pertinent que des journalistes se soient intéressés aux liens entre Mme Haidar et l’auteur Robert Spencer, dont la plume serait particulièrement vitriolique à l’égard des adeptes du Coran. C’est dans les pratiques d’une presse libre et d’une démocratie soucieuse de vérité.

D’être exposée à la critique ajoute au poids énorme à la femme tourmentée, mais ça vient avec la notoriété. La réaction de persécutée de Mme Haidar sur les réseaux sociaux l’éloigne actuellement du message qu’elle porte en recevant des hommages au nom de son mari bâillonné, et en s’attirant elle-même des éloges pour sa détermination et son courage. Retrouvez vite vos marques, Ensaf, avant que les Saoudiens trouvent dans vos propos la légitimité de continuer à châtier abusivement ceux qui menacent leur immunité! 

J’ai cependant tiqué en lisant cette semaine dans La Presse une remarque de Dennis Horak, qui dirigeait depuis 2015 l’équipe de diplomates canadiens ayant été chassés de l’Arabie saoudite l’été dernier à la suite d’un gazouillis qui dénonçait l’emprisonnement de Samar Badawi.

Commentant ses liens avec Robert Spencer ainsi qu’un changement de ton dans certaines de ses opinions, l’ex-ambassadeur Horak a dit ceci de Mme Haidar : « Ce qu’elle fait présentement c’est de s’assurer que son mari reste en prison pour la durée de sa sentence ». 

Sauriez-vous maintenant nous décrire, monsieur le diplomate, les progrès que vous aviez réalisés avant l’explosion politique des derniers mois avec l’approche patiente et discrète que vous préconisez?

J’ai rejoint M. Horak par courriel et lui ai soumis une série de questions. Les voici, avec ses réponses.

Q : Les relations n’étaient-elles pas déjà très tendues avant le tweet que vous avez qualifié « d’excessif », étant donné que le premier ministre Trudeau a été immanquablement rappelé à l’ordre les rares fois où il s’est porté à la défense de l’un ou l’autre des Badawi?

Si d’autres messages ont mieux passé, celui-là était plus directif. Il exigeait une libération « immédiate » (de Samar Badawi). Durant mon passage à l’ambassade, le gouvernement canadien n’a malheureusement pas eu le souci d’entretenir des relations cordiales à de très hauts niveaux avec les Saoudiens. 

Q : Outre les disputes publiques, y avait-il des discussions sérieuses, constructives et prometteuses à propos de la liberté d’expression et du respect des droits de l’homme?

Nous avons souvent soulevé ces questions, je dirais même qu’elles occupaient une place très importante dans nos relations bilatérales. Outre nos préoccupations, nous exprimions celles des organisations militantes. Sans nécessairement être très productives, ces discussions étaient soutenues.

Q : À titre d’ambassadeur, aviez-vous de contacts avec les autorités saoudiennes qui vous permettaient de connaître les conditions de détention de Raif Badawi et de veiller, par exemple, à ce qu’il puisse parler régulièrement à ses enfants?

Le Royaume était réticent à discuter du cas de M. Badawi. Nous obtenions des rapports occasionnels de la part de la National Society for Human Rights — une entité quasi indépendante du gouvernement. Nous étions également alimentés par d’autres sources dont je ne peux vous parler. 

Q : Avez-vous déjà été autorisé à lui parler ou même à le visiter? 

Non. Étant donné qu’il est citoyen de ce pays, nous n’avions pas de droit consulaire pour exiger de le voir. Il nous a été clairement dit que les pays étrangers n’obtiendraient aucune permission de rencontrer ou de discuter avec un citoyen saoudien ayant transgressé une loi du pays.  

Q : Étiez-vous en contact avec Ensaf Haidar?

Non.

Q : Tout en convenant que les rencontres entre Mme Haidar et l’auteur Robert Spencer ne sont pas un « match idéal », en quoi la femme de Raif Badawi condamne-t-elle son mari à la prison en critiquant la monarchie, tout comme le gouvernement canadien a décidé de le faire?

Je ne vois pas en quoi les critiques ou les insultes peuvent être productives. Le régime ne veut sous aucune considération céder à des pressions occidentales. La plupart des critiques émises par le Canada ayant été dosées, elles ne provoquaient pas de réactions négatives. 

Q : N’est-il pas particulier que vous suggériez à Ensaf Haidar « de travailler avec la famille Badawi » alors qu’il est de notoriété publique que le père du blogueur a appuyé sa lourde condamnation, qu’il entretenait des relations aussi tumultueuses avec sa fille Samar et que Mme Haidar a été reniée par sa propre famille?

C’est vrai. Les traits de caractère du père de M. Badawi compliquent le dossier, mais c’est ainsi que les choses fonctionnent dans ce pays. Une demande de pardon pourrait toujours être adressée au roi par d’autres membres de la famille. Quant à moi, ce sont là les meilleures chances de M. Badawi. 

Q : Au cours de vos trois années à l’ambassade, avez-vous eu un seul moment d’espoir pour Raif Badawi?

Nous n’avons jamais cessé de croire qu’un pardon ou une libération était possible, mais il s’agissait plus d’un « espoir » que d’attentes réelles. Plus la pression extérieure augmentera, moins les probabilités que sa sentence soit écourtée seront élevées.

Q : N’y a-t-il pas qu’un espoir réel qui puisse garder la souffrance dans le silence, dans la même situation, seriez-vous capable de vous en remettre à cette sagesse?

Je sympathise avec Mme Haidar et je comprends ses frustrations. Rester effacé, silencieux, durant toutes ces années serait difficile pour n’importe lequel d’entre nous. Le plus important, à mon avis, est de s’en tenir à des représentations respectueuses. Il y a du travail qui se fait à travers les organisations internationales, mais aussi à l’intérieur même du gouvernement.

Q : Auriez-vous foi dans une approche politico-diplomatique, comme celle de mandater un Jean Charest, un Jean Chrétien ou un Brian Mulroney (qui aurait joué un rôle de médiation en Afrique du Sud) pour tenter de rétablir un lien de confiance avec le régime saoudien?

Passer par des émissaires peut être une option. Personnellement, j’impliquerais les membres du présent gouvernement, incluant M. Trudeau, pour rebâtir les ponts. S’il n’y avait pas eu une telle dégradation de nos relations avec l’Arabie saoudite, nous n’en serions pas là.

Q : Dernière question : craignez-vous qu’après ses dix ans de prison (en principe autour de 2022), M. Badawi ne puisse même pas se soustraire « à l’interdiction de quitter le pays pour les 10 années subséquentes »?

Il est difficile de prédire qu’elle sera la réaction au moment de sa libération. Tous les prisonniers doivent normalement se conformer à ce prolongement de leur peine. Je me répète, les autorités ne veulent pas que le dossier soit un cas d’exception. Les dirigeants seront sûrement très préoccupés par la visibilité qu’obtiendrait M. Badawi pour critiquer le régime s’il était autorisé à sortir du pays. 

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C’est quasiment dire que le silence est une condamnation à vie...