Les trois professeurs qui organisent le voyage humanitaire depuis un an et demi ont dû annoncer la mauvaise nouvelle aux deux sœurs Banza, Delphine et Eunice. Elles devront rester à Québec alors qu’une quinzaine d’autres étudiants de l’école secondaire Vanier s’envoleront pour le Costa Rica dans deux semaines.

La maudite machine

CHRONIQUE / Sur le bureau d’un fonctionnaire quelque part, il y a deux dossiers d’immigration qui traînent avec tout plein de dossiers qui traînent, deux dossiers en règle qui auraient dû en théorie être réglés depuis un bout.

Mais bon, pas grave, ce n’est que du papier.

Sauf que derrière le papier, il y a du monde, entre autres Eunice et Delphine Banza, des réfugiées congolaises qui sont débarquées à Québec en 2014 sans leurs parents, qui se sont intégrées, qui ont obtenu leur résidence permanente et entamé leurs démarches à l’été 2018 pour avoir leur citoyenneté.

Ça fait un an et demi.

Leur oncle a fait sa demande en même temps qu’elles, il a maintenant son passeport, elles attendent toujours.

Et elles risquent d’attendre longtemps.

C’est le collègue Baptiste Ricard-Châtelain qui, à la fin janvier, a raconté dans ces pages que les filles risquaient de rater un voyage humanitaire au Costa Rica si elles n’obtenaient pas leur passeport à temps, un voyage dont elles rêvent depuis longtemps, pour lequel elles ont amassé de l’argent, 2700 $ au total, entre autres en vendant des bûches de Noël, des fromages, du chocolat, en emballant les courses à l’épicerie. «C’est difficile, avait alors confié Eunice. On a fait beaucoup de financement pour participer à ce voyage-là. C’est comme si c’était pour rien.»

Baptiste a écrit la suite mardi, les filles n’iront pas. 

Leur dossier restera où il est.

Les trois professeurs qui organisent ce voyage depuis un an et demi ont dû annoncer aux deux sœurs la mauvaise nouvelle, elles devront rester à Québec alors qu’une quinzaine d’autres étudiants de l’école secondaire Vanier s’envoleront pour le Costa Rica dans deux semaines.

Les profs ont tout essayé pour faire bouger le dossier, ils ont interpellé le bureau du ministre Jean-Yves Duclos, qui est intervenu, en vain. Des démarches ont aussi été faites auprès du Consulat du Costa Rica au Canada, la consule a tenté d’obtenir un traitement plus rapide de leur dossier.

Elle a fait chou blanc.

La machine n’a pas bougé, enlisée parce qu’un premier formulaire avait été mal rempli et que le second, corrigé, est passé sous le radar. La mécanique s’est emballée, le dossier s’est retrouvé dans un twilight zone, sous une pile de dossiers et rien, visiblement ne peut le sortir de là.

Pire, on a dit à la plus vieille, qui a maintenant 18 ans, qu’elle devait refaire une demande à son nom puisqu’elle est majeure.

Tout recommencer à zéro, donc.

On leur a même dit qu’on n’allait tout de même pas brusquer la bureaucratie pour un simple voyage et qu’il ne fallait pas s’émouvoir de cette histoire, une parmi d’autres. Et tant pis pour Eunice et Delphine, qui y ont cru pendant un an et demi, qui ont travaillé fort, et doivent faire une croix sur ce rêve.

On leur a aussi dit qu’elles pouvaient se rendre au Costa Rica avec leur résidence permanente, elles n’avaient qu’à produire leur certificat de naissance et à le faire traduire en espagnol. Pas de veine, tous leurs papiers ont été brûlés au Congo, les sœurs Banza ont fui un conflit armé.

Tant pis.

J’écris et j’ai dans la tête la toune d’Octobre, La maudite machine :

La maudite machine

Qui t’a avalé

A marche en câline

Faudrait la casser

Elle fait un pas en avant et deux pas en arrière la machine, elle ressemble parfois à un chien qui court après sa queue. Le délai moyen pour obtenir la citoyenneté au Canada est d’environ 12 mois, Eunice et Delphine auraient donc dû avoir leur passeport il y a six mois, comme leur oncle.

Elles se sont prises à l’avance, ont rempli la paperasse, ont corrigé le tir quand il a fallu.

Tout est en règle.

Mais la bureaucratie, elle, s’est traîné les pieds, elle a demandé des papiers de la main droite que la main gauche a mis sous la pile. Elle s’est nourrie de sa propre inefficacité, de sa suffisance même, sourde aux appels de ceux qui lui demandaient de procéder, souveraine dans sa lenteur.

Souveraine d’un royaume de papier.