Marc Séguin propose son film La ferme et son État dans l'espoir que les choses changent.

La main qui nous nourrit

Je reviens de l'étable comme tous les matins, ma chaudière de lait de chèvre dans une main, les oeufs du jour dans l'autre. Ces oeufs-là, je vais les manger tantôt, quand j'aurai fait un peu de magie pour transformer le lait en fromage. Bon, okay, c'est pas vraiment de la magie. Ce qui serait de la magie, c'est que vous puissiez goûter à ce fromage.
C'est illégal. Vous vendre le lait ou le fromage de mes chèvres, c'est illégal. Vous le donner? Tout aussi illégal. En fait, il ne faut même pas que ça sorte de mon terrain. Mais si voulez, et que je le voulais, je pourrais vous vendre du poulet. Si vous êtes chanceux. Parce que mon poulet est vraiment bon, il va jouer dehors et mange bien, no stress baby, ce qui le rend assez tendre et populaire. Mais voilà, des poulets, je ne peux pas en élever plus de 100 par année. À 101, ça devient illégal.
C'est un peu de ça que parle le tout nouveau film de Marc Séguin, La ferme et son État, qui a pris l'affiche à la Maison du cinéma samedi en présence du réalisateur, artiste reconnu et petit fermier assumé.
Le film remet donc en cause des règlementations dépassées et soulève l'aberration de la répartition des subventions agricoles trop souvent concentrées dans les goussets de deux ou trois gros intégrateurs en laissant en plan nombre de petits agriculteurs et maraîchers qui veulent faire les choses autrement.
C'est eux surtout qui se retrouvent dans ce film. Ceux qui veulent faire autrement, qui rêvent de cultiver petit mais bon au goût, sain pour le monde, sain pour la terre.
Je dis qu'ils rêvent, mais ce ne sont pas des rêveurs. Ce sont clairement des faiseurs. Ils sont déjà là, cultivent des bouts de terre, élèvent leurs petits troupeaux, transforment leurs matières premières ou les proposent directement aux citoyens par des circuits courts et créatifs.
Ça ne se peut pas
Ils sont nombreux, mais je vous parle de Dominic. Dans sa vision des affaires, sur son petit bout de terre, Dominic installerait une microbrasserie au centre de ses installations, parce que la bière c'est bon et ça réunit.
Tout autour, il y aurait une étable pour les animaux, des champs aussi pour les envoyer paître et pour faire pousser des céréales, des arbres fruitiers, des potagers bien sûr, un hamac et des tables à pique-nique, une forêt incluant une érablière, un étal pour vendre les produits de sa ferme, un petit abattoir, une réserve d'eau pas loin. Les gens viennent visiter, passer un moment, voir comment ça se passe, manger ce qu'il aura concocté à partir de tout ça et prendre un bonne bière bien entendu.
Dominic appelle ça La ferme impossible. Ça dit tout. Parce que ça, tu peux en rêver, tu peux te démener, en ce moment, au Québec, ça ne se peut pas.
Un lien avec la terre
J'ai bien dit en ce moment. Parce que ce que le film veut changer, que le réalisateur veut changer, que les intervenants du film et bon nombre de gens qui ne sont pas dedans veulent changer, c'est ce lot incroyable d'impossibles.
Ils veulent davantage de place et de soutien, moins de bâtons dans les roues de la brouette et du tracteur. Ils veulent en fait des affaires de base, et la toute première, c'est un accès plus facile à la terre et à de la production à petite échelle.
J'écris ça, et en l'écrivant, je réalise que ce n'est même pas vrai.
Ce qu'ils veulent, plus qu'un bout de terre, plus qu'une meilleure répartition des subventions, plus qu'une règlementation revisitée et repensée, c'est nourrir la terre et les gens comme du monde, recréer des liens entre les deux.
Ce film, c'est un lien entre nous, la terre et ce dont on se nourrit.
Je vous laisse aller le voir, je vais me verser un grand verre de lait frais.