Marguerite Trudel, mieux connue sous le prénom de Margot.

La lettre d’Hélène à Margot

CHRONIQUE / À pareille date l’an dernier, Annie Falardeau a trouvé une carte de Noël à travers le courrier adressé à sa mère. Une dame prénommée Hélène offrait ses vœux de joie, santé et bonheur à celle que tout le monde appelle Margot.

Victime d’un grave accident vasculaire cérébral, Marguerite Trudel n’habitait plus sa maison. Elle venait d’être admise dans un centre d’hébergement et de soins de longue durée. Les séquelles de l’AVC étaient importantes: corps paralysé du côté gauche, troubles de la mémoire et de la parole.

Hélène Desjardins

Sa fille a mis l’enveloppe de côté sans trop savoir qui était cette Hélène.

Noël est passé, les semaines aussi. Il fallait vendre la maison familiale et commencer à faire des boîtes. Février s’est pointé.

C’est en faisant le tri dans les papiers et souvenirs de sa mère qu’Annie a mis la main sur d’autres lettres signées par cette même Hélène. Elle écrivait systématiquement à Noël et pour l’anniversaire de Margot, 82 ans.

«Je ne savais pas qui était cette femme. Peut-être que maman m’en avait déjà parlé, mais je ne m’en souvenais pas», avoue Annie en se tournant vers celle qui, tantôt somnole, tantôt ouvre les yeux pour écouter sa fille me raconter son histoire.

Annie Falardeau n’a pas osé jeter toutes ces cartes et ces lettres écrites à la main.

«J’ai eu le pressentiment que quelqu’un allait finir par se manifester.»

Février 2018. Hélène Desjardins, une dame de Gatineau, se demande ce qu’il advient de son amie de Trois-Rivières.

Margot ne lui a pas fait parvenir une carte de Noël, ce qui est contraire à une tradition que les deux femmes entretiennent depuis plus de soixante ans.

Hélène, 81 ans, tente de joindre Margot par téléphone, mais un message enregistré l’informe qu’il n’y a plus de service au numéro composé.

La sachant inquiète, son fils Michel entame une recherche dans les avis de décès du Nouvelliste.

«Non, Maman, tout est correct. Je n’ai pas trouvé le nom de ton amie.»

Hélène est soulagée, mais continue de se demander: Où est Margot? Déménagée avec sa fille? Dans une résidence pour personnes âgées? Et puis, surtout, comment va-t-elle?

Les deux femmes se sont connues à l’été 57 ou 58, Hélène Desjardins n’est plus certaine de l’année exacte. «Ça fait tellement longtemps qu’on est amies!»

Elles avaient 18 ans. Hélène, de Montréal, et Margot, de Trois-Rivières, étaient venues parfaire leur anglais sur le campus de l’Université de Kingston, en Ontario.

«Comme disent les jeunes d’aujourd’hui, ça a cliqué entre nous!»

Après cet été mémorable, Hélène et Margot ont continué leur vie chacune de leur côté en gardant le contact.

Hélène s’est mariée, a eu des enfants et a fait carrière en enseignement du français au secondaire. Margot a également fondé une famille tout en enseignant aux adolescents. Sa matière à elle, c’était l’anglais.

Chaque année, sans exception, les deux femmes ont pris le temps de s’écrire ou de s’appeler à l’occasion de Noël et de leur anniversaire respectif.

Malgré la popularité des vœux virtuels et des textos illimités, ces deux femmes modernes ont tenu à honorer leurs rendez-vous en utilisant papier, crayon, enveloppe et timbre poste.

Il ne pouvait pas en être autrement pour Hélène qui, encore aujourd’hui, se fait un devoir d’écrire de sa plus belle plume.

«Avec Internet, il me manque quelque chose. C’est trop froid. Les sentiments ne passent pas. L’écriture à la main permet de mieux transmettre les émotions.»

Celle qui souffre d’arthrose ne peut plus laisser courir les mots comme avant. Sa main se fatigue plus vite. Sa calligraphie est plus hésitante aussi. N’empêche, la dame persiste et signe.

«L’écriture, ça se vit.»

Revenons au mois de février alors que Sarah, la petite-fille d’Hélène Desjardins, décide à son tour d’aider sa grand-mère à retrouver son amie dont elle était sans nouvelles.

À l’ère des bouteilles lancées à la mer des réseaux sociaux, la jeune femme a pris sa tablette électronique et publié un appel à tous intitulé «Recherche Margot Falardeau».

Hélène admet en riant qu’elle n’était pas certaine de comprendre ce que Sarah venait de faire en pesant sur clic, mais qu’importe, c’est le résultat qui compte.

En l’espace de seulement quelques heures, de partage en partage, le message de sa petite-fille s’est rendu à Trois-Rivières où le cellulaire d’Annie Falardeau s’est mis à sonner et à vibrer sans arrêt.

«Tout le monde m’écrivait: «Quelqu’un cherche ta mère!»

Elle avait donc eu un bon pressentiment quelques mois plus tôt. Cette Hélène se manifestait enfin.

Touchée de savoir sa mère recherchée, Annie s’est rendue au CHSLD où elle réside afin d’organiser un rendez-vous entre les deux inséparables amies.

Annie a pleuré en assistant à leurs retrouvailles en direct, à travers l’écran de sa tablette.

Elle redevient émue en me décrivant la réaction de sa mère qui ne peut plus communiquer comme avant, mais qui a montré un visage heureux en entendant Hélène lui dire à quel point elle est toujours aussi belle.

Annie écrit maintenant pour Margot. Elle sait ce que sa mère aimerait raconter à son amie. «On est connectées par le cœur.»

Pour sa fille, il était impensable de mettre fin à une relation qui a pris naissance il y a un peu plus de six décennies.

«Je ne suis pas super bonne en français, il faut que je me corrige, mais j’écris à la main comme ma mère l’a toujours fait.»

Hélène lui est grandement reconnaissante de poursuivre cette correspondance. «On ne peut pas l’arrêter. J’ai retrouvé Margot!»

La femme octogénaire n’a plus la force de rédiger de longues lettres comme avant, mais elle prend le temps qu’il faut.

L’autre jour, la dame a fait parvenir des petits pots de confiture à celle qui, en retour, lui a fait livrer des fleurs.

Annie est derrière cette livraison expresse qui se passe de mots.

Intacte après toutes ces années, l’amitié qui unit Hélène à Margot continuera de s’écrire.