Manon Massé

La gratuité scolaire n'existe pas

CHRONIQUE / Dernièrement, je vous ai parlé de la proposition de la Coalition avenir Québec de revenir au tarif unique dans les CPE, et ce, afin de vous faire remarquer qu’un tarif modulé ne nuisait pas forcément à l’accessibilité et à l’universalité du programme, bien au contraire. Dans le même ordre d’idée, j’aimerais aujourd’hui m’attarder avec vous à la proposition de Québec solidaire (QS) d’instaurer la gratuité scolaire de la garderie jusqu’au doctorat. Non seulement cette proposition fait-elle beaucoup jaser, mais aussi les arguments avancés pour la soutenir sont de même nature que ceux qui se portent à la défense du tarif unique en CPE.

La différence, ici, c’est qu’il n’est pas question de tarif à proprement parler, mais de financement. En effet, lorsque Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois nous parlent de gratuité, ce à quoi ils aspirent, c’est ni plus ni moins à ce qu’il n’y ait aucun coût relié à l’utilisation d’un service. Ce qu’ils rejettent, c’est le principe de l’utilisateur-payeur. Pour autant, il n’est pas tout à fait exact de parler de « gratuité ». Qu’on le veuille ou non, la mise en œuvre d’un service public dépendra toujours du financement qui lui est accordé. D’une façon ou d’une autre, quelqu’un quelque part devra donc payer la facture. Mais qui ? Et combien ? Tel est le véritable enjeu qui se cache derrière cette proposition.

À la question du financement des services publics, il y a généralement trois réponses possibles. En premier lieu, on peut considérer qu’il revient à l’utilisateur de payer lui-même la totalité des coûts reliés au service qu’il souhaite utiliser. Dans un second temps, on peut avancer l’idée qu’il revient à la collectivité de prendre en charge l’entièreté de ces coûts. Finalement, il y a la position mitoyenne, laquelle consiste à affirmer qu’autant l’utilisateur que la collectivité doivent faire leur part pour assurer le financement du service en question. Personnellement, de ces trois options, la dernière me semble la plus équilibrée et en phase avec les valeurs de notre société, qui oscillent entre individualisme et collectivisme.

Prenons le cas des études supérieures, dont il est grandement question dans la proposition de QS. D’abord, parce que l’éducation peut être interprétée comme une sorte d’investissement sur soi et sur son avenir, il ne m’apparaît pas en soi déraisonnable d’exiger des étudiants qu’ils participent eux-mêmes au financement de leurs études. Après tout, ce sont eux qui vont bénéficier du service et qui devraient profiter de ses éventuelles retombées positives. Cela dit, il faut aussi reconnaître que ces dites retombées ne profiteront pas qu’aux individus, mais à la communauté tout entière. Une collectivité qui investit en éducation, c’est effectivement une collectivité qui s’enrichit (et pas qu’en termes d’impact économique).

Ainsi, puisque les risques et les bénéfices sont partagés, il me semble raisonnable d’admettre qu’autant les étudiants (les utilisateurs) que la collectivité doivent faire leur part dans le financement des études supérieures. Cependant, le débat sur les frais de scolarité demeure entier. Actuellement, les étudiants paient-ils trop cher ou pas assez cher pour leurs études ? En fait-on suffisamment pour soutenir les jeunes issus de milieux socioéconomiquement défavorisés ? Voilà des questions qui mériteraient qu’on s’y attarde davantage et dont je préférerais qu’on débatte dans les médias plutôt que parler d’une gratuité scolaire qui n’existe pas.

En terminant, si je m’oppose à la « gratuité » scolaire, ce n’est pas parce que je crois qu’elle est irréalisable ou hors de nos moyens, mais simplement parce que je crois qu’il s’agit d’une mesure malavisée qui ne correspond pas à nos valeurs. D’ailleurs, ce que les défenseurs de cette option omettent généralement de dire, c’est que dans les pays où elle est appliquée, la gratuité scolaire s’accompagne le plus souvent de mesures coercitives ou de balises qui flirtent dangereusement avec l’élitisme. Comme défense de l’accessibilité et de l’universalité des études supérieures, je crois que nous pouvons faire mieux.