Tout en convenant que la glace est mince sous ses patins, le ministre Luc Fortin pense que les réalisations de son gouvernement lui permettront de sortir vainqueur de la prochaine campagne provinciale.

La fin des duels

CHRONIQUE / Le budget Leitao et le rassemblement de 600 sympathisants de Québec solidaire au Théâtre Granada sont deux indicateurs de la prochaine campagne électorale dans la circonscription de Sherbrooke. Le premier est la substance qui nourrira les espoirs de réélection du ministre Luc Fortin tandis que l’autre montre le coefficient de difficulté de son périlleux voyage jusqu’au scrutin du 1er octobre.

Pour paraphraser l’animateur Charles Lafortune de l’émission La voix :

« C’est la fin des duels. À partir de maintenant, un candidat doit remporter le vote du public pour être proclamé grand gagnant. »

Le duel de chaque élection provinciale depuis 40 ans dans Sherbrooke est la bataille entre libéraux et péquistes. Le fractionnement de l’électorat observé ailleurs au Québec a été plus lent à se produire ici. Ce décalage s’explique en bonne partie par l’arrivée de Jean Charest sur la scène provinciale, en 1998, de même que par son élection comme premier ministre cinq ans plus tard.

L’historique des 20 dernières années (voir tableau) illustre cependant l’effritement constant de cette dualité tant et si bien que les résultats de l’élection de 2014 ont superposé la circonscription de Sherbrooke à la dynamique provinciale.

« Les chevaux sont sur la ligne de départ, They’re Off, ils sont partis! » dirait l’ancien descripteur de courses Claude « Mutt » Dussault. Il faudra surveiller plus de deux corridors.

Jean Charest ne l’a jamais eu facile dans Sherbrooke, mais chacune de ses victoires a été obtenue avec de meilleurs résultats locaux que nationaux. Ce fut le cas même lors de sa défaite face à Serge Cardin en 2012 (35 % vs 31 %).

Luc Fortin a redonné ce siège aux libéraux avec moins d’appuis dans Sherbrooke que son parti à l’échelle du Québec (36 % vs 42 %), le PQ ayant alors atteint un creux historique. Sauf que même à 31 %, cette récolte a été de six points supérieure à celle du parti souverainiste à l’échelle provinciale.

Si l’usure du pouvoir provoque cette fois une culbute plus sévère chez les libéraux et que les assises péquistes dans Sherbrooke ajoutent au candidat Guillaume Rousseau une bonification aux appuis provinciaux que les sondages nationaux accordent actuellement au Parti québécois, cela fera de lui un sérieux prétendant.

À condition toutefois que M. Rousseau réussisse à colmater les fuites qui irriguent les pousses de Québec solidaire. À 13 % dans Sherbrooke (8 % au Québec), la dernière récolte de QS n’était pas la mer à boire, mais intéressez-vous au parcours d’Amir Khadir et de Manon Massé. Le premier député à avoir été élu comme solidaire a délogé le péquiste Daniel Turp dans Mercier en 2007 tandis que Mme Massé a remporté une victoire serrée (91 voix) en 2014 dans Sainte-Marie-Saint-Jacques avec moins de 31 % du vote à cause du fractionnement.

« Nous avons besoin de 35 000 $ pour une campagne comme celle que nous voulons mener dans Sherbrooke. Ça semble beaucoup, mais c’est l’équivalent de 175 personnes qui font le don maximal de 200 $. Nous sommes capables d’aller chercher ce montant, peut-être même ce soir! » s’est emballée lundi la candidate confirmée de QS dans Sherbrooke, Christine Labrie, devant des solidaires enthousiastes qui étaient massés jusqu’au balcon du Granada.

Les dons n’ont pas pour autant grimpé dans le plafond. J’ai vérifié, les bénévoles affluent plus que l’argent depuis ce rassemblement solidaire.

Le flirt des caquistes avec le pouvoir s’ajoute évidemment à l’équation. Si le discours de changement de François Legault passe le test électoral, on peut penser que le comté baromètre qu’est Sherbrooke basculera.

La CAQ tarde à confirmer l’ex-conseiller municipal Bruno Vachon comme candidat dans Sherbrooke. Peut-être M. Legault a-t-il une carte cachée (une femme) dans sa manche.

Dans un cas comme dans l’autre, le chef caquiste n’a aucun intérêt à annoncer dès maintenant le nom de l’adversaire qu’il opposera au ministre Fortin pour l’exposer inutilement à des attaques de la part de ses rivaux, et avec comme autre conséquence possible de réduire la visibilité de ses autres porte-couleurs estriens, dont André Bachand qui est bon vendeur.

Le ministre Fortin s’est évidemment préparé pour le défi qui l’attend. Il dispose d’une bonne caisse électorale et il a derrière lui une équipe de campagne expérimentée. De plus, sa notoriété a été soufflée par ses promotions ministérielles.

Le dernier budget de votre gouvernement peut-il vous sauver du naufrage qu’annoncent les sondages?

« Pour moi, défendre le plan de match que nous avions annoncé en début de mandat, il n’y a pas de surprise là-dedans. C’est un bon budget, des intervenants de l’Estrie l’ont relevé dans vos pages. Quand je vois que les groupes d’opposition ont changé de cibles après quelques jours seulement, ça veut tout dire », répond-il.

Le ministre Fortin convient que la glace sous ses patins est plutôt mince, mais il s’en inquiète peu.

« Je savais en m’engageant en politique que je ne m’achetais pas un billet de Gagnant à vie. Je travaille fort, j’estime avoir un bon bilan et j’ai confiance qu’ultimement, les Sherbrookois vont me renouveler leur confiance ».

Si une véritable bataille à trois ou quatre s’enclenche, il ne faudra pas se surprendre que le prochain député de Sherbrooke soit élu avec 30 % des voix. Peut-être même moins.