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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Chaque sculpture de Johanne Hudon change au fil des jours, au gré de ses trouvailles.
Chaque sculpture de Johanne Hudon change au fil des jours, au gré de ses trouvailles.

La femme qui crée sur de l’écorce

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CHRONIQUE / Je suis retournée, rue de Vitré, cette fois j’avais rendez-vous.

J’étais passée par là deux fois la semaine dernière pour voir les sculptures en neige agrippées à des arbres dont une lectrice m’avait parlé. Elle ne savait pas qui était derrière ça, avait appris entre les branches que c’était une femme.

C’est Johanne Hudon.

Johanne a su par ses voisins que j’avais raconté son histoire, elle m’a écrit pour qu’on se rencontre dans son atelier.

Dans la rue en face de chez elle.

Vingt ans que Johanne habite rue de Vitré, vingt ans qu’elle arpente le quartier, qu’elle ne se lasse pas de regarder les arbres. Et puis, en janvier, elle les a vus autrement. «Je regardais l’écorce et j’y ai vu une surface.» Elle a donc eu l’idée de prendre la neige à ses pieds et de lui donner la forme d’un chat.

À part une sculpture de zombie bizarre derrière chez elle il y a quelques années, Johanne n’avait jamais sculpté la neige.

«Des fois, dans la vie, on a des idées et on se dit : “ben voyons donc” et on ne le fait pas. On a parfois peur de ce que les autres vont penser. Je me suis dit : “j’y vais”! Il suffit juste d’écouter son cœur d’enfant, il faut se créer des moments de bonheur. Notre bonheur, il faut le faire.»

Elle n’avait jamais aimé l’hiver avant. «Je l’endurais.»

Quand je suis arrivée mardi à notre rendez-vous, elle était à arranger ses fleurs sur un des arbres, le soleil des derniers jours avait fait flétrir les pétales. La neige était bonne, elle collait bien à l’écorce, pas comme les flocons secs des grands froids. «Quand il fait très froid, je dois mouiller la neige, parfois ça gèle avant que je la mette sur l’arbre.»

Ses outils tiennent plus de la cuisine que de l’atelier : une cuillère trouée, un petit couteau à steak et un économe.

Et un «pouche-pouche» pour arroser la neige.

«Il y a des autos qui s’arrêtent pour voir, les gens s’arrêtent pour me parler, pour me dire : “c’est beau, lâchez pas!” Il y a même un jeune qui m’a dit : “c’est su’a coche!” Je ne pensais pas que ça ferait autant plaisir aux gens, que ça serait autant positif.»

Johanne s’amuse, elle convertit tout ce qui lui tombe sous la main en moules, comme une petite boîte de chocolats en cœur, des moules à muffins pour les fleurs, des petites bouteilles de médicaments pour les perchoirs de ses cabanes à oiseaux. Chaque sculpture change au fil des jours, au gré de ses trouvailles.

Et des humeurs de la météo.

Chaque sculpture de Johanne Hudon change au fil des jours, au gré de ses trouvailles.

Quand elle est devant un arbre à façonner la neige, elle se revoit petite : un souvenir d’enfance dans le bas du fleuve, une bougie d’allumage, l’atelier de son grand-père Omer. «Il n’était pas sculpteur de profession, mais il avait son atelier. J’y allais, j’allais le voir travailler, je pense que j’ai eu son gène de la créativité.»

Johanne le suppliait de lui laisser essayer ses ciseaux à bois, ses «gouges», Omer avait peur qu’elle se blesse. «Je l’ai fait en cachette.»

Elle s’est coupée au doigt.

Celle qui a travaillé 20 ans comme graphiste s’est découvert à 60 ans un amour de la sculpture. «Je n’ai pas de prétention autre que celle de vouloir faire de mieux en mieux. J’ai vraiment du plaisir à faire ça.» 

Ses voisins aussi ont du plaisir à la voir faire. «Il y a un vieux couple à côté, ils sont tellement gentils. La femme doit avoir autour de 80 ans, elle m’a demandé de faire un couple d’amoureux! Avec le temps qui réchauffe, je ne me lancerai pas là-dedans cette année, peut-être l’hiver prochain…»

Mardi, elle cherchait un arbre pour faire un cornet de crème glacée.

Toutes les écorces ne se valent pas.

Dimanche, elle est allée faire un tour à Saint-Jean-Port-Joli, qui s’est bâti une réputation internationale autour de la sculpture. Johanne sent que c’est le début de quelque chose, elle ne sait pas quoi encore. «Je ne sais pas trop où tout ça va me mener». Elle sait qu’elle continuera à créer.

Elle trouve son inspiration partout, vraiment partout. La veille, elle était revenue de l’épicerie avec une racine de gingembre.

Elle y a sculpté un écureuil.