Sylvie Picard «était une passionnée de l’enseignement. Elle faisait la première année depuis plusieurs années, elle adorait ça. Les enfants l’aimaient beaucoup aussi».

La fatigue de madame Sylvie

CHRONIQUE / Sylvie Picard avait une grosse classe cette année, mais «une belle classe» prenait-elle la peine de préciser.

Ce n’était pas la première fois.

Mais depuis un temps, madame Sylvie était fatiguée. «En 30 ans d’enseignement, elle avait déjà eu des grosses classes, elle a déjà eu trois niveaux en même temps, me raconte Stéphane Lussier, son conjoint. Mais jamais elle n’était fatiguée comme ça. Elle travaillait du matin au soir tous les jours, même le dimanche, elle préparait sa semaine. Moi, je lui disais de prendre congé, mais elle ne voulait pas. Elle me répondait: “Je ne peux pas faire ça à mes amis.”»

C’est comme ça qu’elle appelait ses élèves. 

Elle enseignait à l’école La Pruchière de Saint-Pacôme. «C’était une passionnée de l’enseignement. Elle faisait la première année depuis plusieurs années, elle adorait ça. Les enfants l’aimaient beaucoup aussi.»

Depuis deux mois, Stéphane doit parler de Sylvie à l’imparfait.

«Le lundi matin, le 12, elle s’est levée à 5h30 comme d’habitude et, quand je suis passé dans le salon, elle était couchée sur le sofa. Elle m’a dit: “Appelle à l’école, dis-leur que je ne rentrerai pas aujourd’hui.” Je savais que ça n’allait pas, elle est restée au lit toute la journée.» Même chose le mardi. Stéphane a appelé à Info-santé, on a suspecté une grippe.

On lui a dit de surveiller sa fièvre.

Dans la nuit de mardi à mercredi, l’état de Sylvie a empiré, ils sont allés à l’hôpital de La Pocatière le matin. «Au triage, c’était la mère d’un des enfants à qui elle avait enseigné. Je leur ai dit de la passer tout de suite, ils ont trouvé une double pneumonie, de la grosseur d’une orange sur chaque poumon.»

Malgré les doses massives d’antibiotiques, le taux d’oxygénation dans son sang ne remontait pas. «Le mercredi autour de 21h, ils nous ont dit que c’était trop bas, qu’il fallait la mettre dans un coma artificiel, l’intuber et la transférer à l’Hôpital Laval. Elle m’a regardé avec sa face de fille qui a peur et elle m’a demandé: “Est-ce que ça va faire mal?” Je lui ai répondu que tout allait être correct, qu’elle allait revenir bientôt.»

Ils ont cogné leurs poings ensemble. 

«C’est pas comme ça que j’avais imaginé notre Saint-Valentin.»

Stéphane est passé chercher leurs deux grandes filles et il a roulé jusqu’à l’Hôpital Laval. «On est arrivés presque en même temps qu’elle.»

Ils se sont installés dans la salle d’attente et ont croisé les doigts, ils ont peut-être prié. Sylvie a été branchée à une machine de dialyse. «Son cœur faiblissait, ça n’allait pas bien. Le jeudi soir, le médecin est venu me voir, il m’a dit: “Il faut que tu me donnes la permission de faire des choses que je ne fais pas souvent.”»

Sylvie est partie à 11h le lendemain, elle avait 51 ans. 

«Ils ont tout essayé.»

Stéphane est reparti avec ses filles. «J’avais la sacoche de Sylvie, ses souliers. T’arrives, tu mets ça par terre, à la maison. Et tu dis: “Je fais quoi maintenant?” Je n’en veux pas à personne, pas aux médecins, pas à la vie. Ce que je ressens, c’est de la tristesse. Je n’aurais pas pu avoir une meilleure femme.»

Sylvie a été emportée par un choc septique. «À cause de la fatigue extrême, son système immunitaire était très affaibli. Ça a commencé par l’influenza, et puis un streptocoque invasif qu’elle n’a pas été capable de combattre, qui s’est répandu dans son corps et qui a libéré une toxine. C’était la bactérie mangeuse de chair.»

Tout s’est passé en 48 heures.

«Si j’avais pu lui parler avant qu’elle s’en aille, elle m’aurait dit trois choses: “Je m’excuse de vous faire de la peine, prends soin de ma mère et... j’aurais donc dû me reposer.”»

Elle ne l’a pas fait. 

Stéphane est retourné à l’école pour remettre aux élèves les petits sacs de chocolats que Sylvie avait préparés pour la Saint-Valentin, un pour chacun de ses «amis», avec leur nom dessus. «À l’école, ils m’ont dit que Sylvie avait 39 jours de congés accumulés qu’elle n’avait pas pris, qu’elle aurait pu prendre. Si elle avait su ce qui allait arriver, c’est sûr qu’elle les aurait pris.»

C’est pour ça qu’il a voulu raconter son histoire. «Il faut le dire aux professionnels [et à tout le monde d’ailleurs] de faire attention, de ne pas s’oublier. Il faut prendre le temps de s’arrêter, de se reposer, c’est important. Mon message principal, c’est ça: “Faites attention à vous avant que le ciel ne vous tombe sur la tête.”»

Pour ne pas qu’on parle de vous à l’imparfait.