Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
Puisqu’il est considéré comme une personne paranoïaque, on pourrait penser que Donald Trump est bouleversé par l’étau qui se resserre sur lui avec le scandale ukrainien. Mais il n’en est rien.
Puisqu’il est considéré comme une personne paranoïaque, on pourrait penser que Donald Trump est bouleversé par l’étau qui se resserre sur lui avec le scandale ukrainien. Mais il n’en est rien.

La confusion comme stratégie de défense

CHRONIQUE / Puisqu’il est considéré comme une personne paranoïaque, on pourrait penser que Donald Trump est bouleversé par l’étau qui se resserre sur lui avec le scandale ukrainien. Mais il n’en est rien, comme le démontre son refus de collaborer au processus pouvant mener à sa destitution, ainsi que son ordre donné à ses plus proches assistants de ne pas coopérer à l’enquête du Congrès.

Comme ce manque de coopération ne fait que renforcer les charges d’abus de pouvoir et d’obstruction des travaux du Congrès déposées contre Donald Trump, beaucoup de commentateurs et d’observateurs américains ont de la difficulté à expliquer l’attitude de leur président.

Sa stratégie est pourtant toute simple. Jeune homme d’affaires, Trump s’était adjoint Roy Cohn, le célèbre avocat de Joseph McCarthy, comme mentor. Aujourd’hui le fantôme de Cohn hante la Maison-Blanche, alors que Trump suit fidèlement la recette basée sur le mensonge qu’il a développée.

En effet, lorsqu’il conseillait McCarthy, Cohn avait développé une approche simple et efficace. Lorsque vous êtes menacé, la meilleure défense est une attaque dissimulée derrière un écran de fumée: attaquer sans cesse, nier les faits, ne faire aucune admis-sion, chercher toujours à gagner du temps et détourner l’attention du public par la création de nouvelles controverses.

Même dans ses espérances les plus folles, Cohn ne pouvait imaginer que son jeune protégé allait devenir un jour président. Néanmoins, Cohn, décédé en 1986, serait ravi de voir comment Trump tire profit de ses enseignements.

Trump a appris dès 1973 comment contrer des enquêtes gouvernementales potentiellement problématiques. Accusé de pratiques discriminatoires par une agence fédérale, Trump déposa sous les conseils de Cohn une plainte contre le gouvernement l’accusant de diffamation. Cette stratégie lui permit de gagner du temps et de signer en 1975 « un accord de consentement sans aveu de culpabilité ».

Depuis, Trump utilisa systématiquement cette approche, « poursuivant les gouvernements, les banques, les anciens employés et les anciens partenaires commerciaux, même lorsqu’il n’y avait aucun motif, s’il pensait que cela lui donnerait un avantage tactique ». Le quotidien USA Today répertoria même plus de 4000 procès auxquels Trump fut mêlé en quatre décennies.

Devenu président, Trump a recours aux mêmes tactiques. Face à l’avalanche de poursuites et d’enquêtes dirigées contre lui, il applique simplement l’enseignement de son mentor en rejetant toutes les accusations, en restant constamment en mode d’attaque, en ignorant les faits et en niant la vérité.

D’ailleurs, le Washington Post a compilé systématiquement les allégations fausses ou trompeuses émises par Trump depuis qu’il est président. En date du 17 décembre, le Post arrivait à 15 413 mensonges. Aucun président américain, en plus de 200 ans, n’a trafiqué autant la vérité que Donald Trump.

La force politique de Trump découle de sa capacité à amener ses partisans à souscrire à ses distorsions de la vérité. D’emblée en 2015, Trump avait convaincu ses partisans « d’ignorer ce qu’ils voyaient et entendaient » dans les médias traditionnels. Il leur proposait une réalité différente reposant sur des faits alternatifs et sur la théorie des complots.

De Cohn, Trump apprit comment « jeter du sable dans les engrenages de tout type de contrôle » légal et comment riposter devant les tribunaux en recourant à toutes sortes de revendications outrancières. Ainsi, il s’accoutuma à dissimuler les faits, à semer la confusion par des attaques sauvages et à utiliser ses alliés pour contrôler les différentes enquêtes auxquelles il est assujetti.

Depuis trois ans, Trump utilise les représentants et les sénateurs républicains au Congrès comme outils de diversion dans des tactiques familières et délibérées pour détourner l’attention du public de ses abus de pouvoir comme président. La manipulation des alliés de Trump au Congrès s’inscrit dans le manuel de jeu développé par Cohn.

Cette obstruction systématique est devenue particulièrement évidente alors que l’enquête sur le scandale ukrainien prenait de l’ampleur. Depuis trois mois, les républicains, membres des différents comités, ne cessent de soumettre des propositions non pertinentes, d’exiger des votes par appel nominal, de crier pour perturber les travaux des comités, d’interférer pour retarder la déposition de fonctionnaires, etc.

Dans une atmosphère véritablement chaotique, les républicains sont allés jusqu’à se faire livrer des pizzas en pleine séance du comité examinant les charges contre le président. Le déroulement de l’obstruction des républicains est clairement orchestré de concert avec la Maison-Blanche. Dans un effort pour retarder l’inévitable, les tactiques utilisées constituent la réponse des représentants républicains à des témoignages jugés trop dommageables.

Entre-temps, Trump continue de claironner que les démocrates sont obsédés par sa destitution et que tout le processus ne représente qu’une chasse aux sorcières illégitime et partisane reposant sur des accusations frivoles. Pour assurer le soutien des républicains au Congrès et réconforter ses partisans, il a transformé le scandale ukrainien en une sorte de réalité alternative.

Ce faisant, Trump a réussi pour le moment à contre le processus de sa propre destitution par un torrent incessant d’attaques sur Twitter. Afin de dévier les faits accablants qui entachent ses actions, il tente de créer de nouveaux récits plus attrayants pour ses partisans. Il crée ainsi un « monde post-vérité » que les médias conservateurs s’empressent d’amplifier.

Il reste à savoir combien longtemps encore les Américains, et plus particulièrement les sénateurs qui seront appelés à le juger, seront confondus par « le flot incessant de désinformation, de demi-vérités et de théories du complot de Trump ».

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.