La classe de troisième année de Chantale Fortin est aménagée afin de favoriser le travail collaboratif, de faciliter l’accompagnement des élèves et de créer une ambiance chaleureuse.

La classe de rêve de madame Chantale

CHRONIQUE / Il y a une couple d’années, Chantale Fortin a hérité d’un modeste local pour sa classe de troisième, elle se demandait bien comment elle allait faire pour y installer 26 pupitres sans les empiler un par-dessus l’autre.

Elle a eu une idée.

Elle avait lu quelque part à propos d’un nouveau concept, la classe flexible, où les élèves n’ont plus une place attitrée.

Pas de table avec leur nom collé devant.

L’idée est plutôt simple, quelques tables, des chaises et des meubles pêle-mêle où les enfants choisissent de s’installer, le matin dans la chaise berçante, l’après-midi sur la caisse de lait. 

Ou au bureau du prof.

«En repensant ma classe, je voulais favoriser le travail collaboratif, de faciliter l’accompagnement des élèves et de créer une ambiance chaleureuse dans un endroit où on a le goût de passer toute une journée.»

Chantale n’avait évidemment pas de budget pour réaliser son idée, elle a couru les brocanteurs, les ventes de garage et les marchés aux puces pour dénicher du beau, bon, pas cher. Elle a réussi à trouver ce qu’elle voulait, des meubles pas trop imposants et 24 places pour s’asseoir.

Un parfait bric-à-brac.

Les élèves ont tout de suite craqué pour le concept, mon grand était dans la première cohorte. Et les élèves qui étaient en deuxième, à la fin l’année, se croisaient les doigts pour être dans la classe de madame Chantale.

Ce qui n’enlève rien aux qualités des autres profs.

Au printemps l’an dernier, Richard Vallée est venu à l’école Saint-Fidèle au cours de sa tournée annuelle. Richard est le directeur général adjoint aux affaires administratives de la Commission scolaire de la Capitale, c’est lui qui tient en quelque sorte les cordons de la bourse.

Il évalue les besoins, octroie les budgets en conséquence.

La directrice de l’école lui a proposé de visiter la classe flexible de madame Chantale. «Il a demandé aux élèves ce qu’ils aimaient de la classe et ce qu’ils n’aimaient pas, raconte l’enseignante. Le seul point qui est ressorti, dans ce qu’ils n’aimaient pas, c’est que ce n’était pas toujours solide, ça brisait.»

Ça aurait pu en rester là. Mais non. Richard a tout de suite pensé à l’entreprise de formation Dimensions, à qui il avait déjà confié des projets, c’est un organisme social qui vise à donner un métier à des jeunes décrocheurs en les initiant à la menuiserie et à la soudure. 

Dans la classe flexible de madame Chantale, les élèves n’ont pas de places assignées. Ils peuvent prendre place à la chaise berçante, ou à l’une des tables en merisier russe.

Il a demandé à madame Chantale de mettre sur papier sa classe de rêve.

Elle ne s’est pas fait prier. «Je suis partie avec le concept Et si la beauté rendait heureux? [Le titre d’un ouvrage de Pierre Thibault et de François Cardinal]. J’ai cherché à maximiser l’espace, à rendre la classe agréable, épurée pour ceux qui ont des troubles d’attention. J’ai pensé à mes élèves.»

Une phrase du bouquin l’a particulièrement inspirée. «L’architecture nous envoie des messages. Tu es un humain qui a une journée à vivre, vis-la ici, dans un environnement qui te permettra de la savourer pleinement.»

Richard a donné le feu vert. «J’ai présenté mon projet et il a décidé de le financer. La nouvelle classe a pris forme au cours de l’année. Les jeunes qui ont fait les meubles venaient les installer, ils étaient tellement fiers d’eux...»

Certains en ont profité pour donner un conseil aux élèves de troisième. «Restez à l’école, c’est important.»

Ils sont bien placés pour le savoir.

Les meubles sont faits en bois solide, du merisier russe. La main-d’œuvre n’a rien coûté, tout le budget a été alloué aux matériaux. «On a choisi un bois de qualité, pour que ça dure, précise Richard. C’est bien beau du plastique, mais après 10 ans, c’est fini, il faut tout remplacer. Il faut penser à long terme.»

Que ça fait du bien à entendre, le mot «long terme», une espèce en voie de disparition en cette ère de gestion à courte vue.

Richard a trouvé que le grand mur face aux fenêtres avait l’air chenu, il a proposé d’en faire une fresque en 3D, de confier le projet à Caroline, enseignante à l’École des métiers (ÉMOICQ). Elle s’est attelée à la tâche devant les enfants, qui ont parfois joué le rôle de conseillers artistiques. 

Le lapin, c’est leur idée.

Chantale, elle, a fabriqué les coussins. «J’ai magasiné les coussins pour les grands bancs, c’était cher! J’ai fait acheter le tissu et je les ai faits avec ma mère.»

Richard a aussi lancé l’idée de faire une inauguration dans les règles de l’art, par un bel après-midi de semaine. Les enfants servaient des verres de moût aux visiteurs, ils étaient tout contents de montrer leur classe. Des parents sont passés, des grands-parents aussi, comme cet homme qui sirotait son moût dans la chaise berçante.

Un élève de la classe, arrivé en novembre de Saint-Martin après le passage de l’ouragan, a remis une gerbe de fleurs à madame Chantale.

Eh oui, je l’ai vu de mes yeux vu, la beauté rend heureux.