Nathalie Plaat
Nous avons tant besoin, alors, de notre chorale interne ou de notre « Hall of fame », pour oser la prise de risque nécessaire au fait de se sentir vivant.
Nous avons tant besoin, alors, de notre chorale interne ou de notre « Hall of fame », pour oser la prise de risque nécessaire au fait de se sentir vivant.

La chorale interne

CHRONIQUE / Elle est là tout le temps. Endormie souvent, ou silencieuse, attendant qu’on ait suffisamment de temps pour s’intérioriser, pour créer, ou qu’une météorite nous tombe dessus, forçant les contorsions nécessaires à son éveil. Elle est faite de fragments d’imaginaires, cumulés depuis l’enfance, grappillés çà et là lors d’épiphanies provoquées par la rencontre de personnages réels ou fictifs, par des prises de vue qui nous scotchent, des textures qui nous renversent, des mélodies divines qui nous élèvent.  

Elle se dépose dans une sorte de musée interne formé des œuvres, des phrases, des postures et des sensations rencontrées à travers l’art ou la relation.  

Elle agit en guide, en référence, elle parle à travers nos mots et constituent les inspirations de notre œuvre personnelle.  

Donna Orange, psychanalyste, nomme « chorale interne » cet amalgame de toutes ces paroles transmises qui surgissent en nous lorsque nous nous trouvons dans la plus grande des solitudes et qu’il est question de transmuter l’angoisse en créativité.  

Elle nous soutiendrait, cette chorale, dans notre tentative increvable d’habiter le monde, en étant à la fois terriblement seuls, mais reliés, aussi, à ceux et celles qui sont passés avant nous, et qui déposent en nous des repères face au mystère de l’existence. 

Julia Cameron, dans son ouvrage The Artist’s way, elle, désigne le « Hall of fame », comme cet exercice imaginaire de convocation, dans tout processus créatif, de tous les artistes qui nous inspirent, les penseurs, les enseignants, les personnes réelles ou non, qui nous ont marqués dans notre démarche. J’ai aimé cette image dès qu’elle m’a été livrée et j’ai souvent, depuis, marché dans mon « Hall of fame » imaginaire, avant une prise de parole publique. 

Parce qu’on se sent si seuls, parfois, si petits, devant les défis que nous nous sommes nous-mêmes créés, quand la terreur nous prend par les pieds, et que la fuite vers le sens inverse de notre destinée devient réellement une option considérée. La peur de devenir soi, d’apparaître, de vraiment vivre notre vie, peu importe le chemin que ça comporte, est intimement liée à cette damnée solitude existentielle. Nous avons tant besoin, alors, de notre chorale interne ou de notre « Hall of fame », pour oser la prise de risque nécessaire au fait de se sentir vivant.  

Ce matin, alors que je traverse l’interminable corridor qui me mène aux ascenseurs pour le 7e du CHUS, je me sens marchant vers une intolérable solitude, vers mon avant onzième dernier traitement de chimio et je suis fatiguée d’avance. 

Me viennent alors en mémoire des morceaux de genèse de ma chorale interne, subitement, transformant le corridor en un « Hall of fame » aussi inattendu que réjouissant. Je repense et ressens les premiers frissons provoqués par la poésie, notamment, celle de Richard Desjardins, de Marie Uguay. J’entends Geneviève Desrosiers qui me hurle son « Fourrons la mort! », ce qui me met un sourire aux lèvres, instantané. Ma vie redevient « habitable » un instant, comme le dit Véronique Côté dans son essai du même nom. 

Je retrouve mon trouble immense devant plusieurs des femmes retrouvées à travers les œuvres de mon amie artiste-peintre Adèle Blais, dans le projet Les Sublimes, à combien elles ont laissé en moi des traces qui, aujourd’hui, me permettent souvent de me tenir droite devant l’absurdité des jours. Je salue bien bas les deux Simone, entre autres. De Beauvoir et Veil, surtout elle, même, en me rappelant que la souffrance du corps peut être immensément plus grande que celle qui m’attend aujourd’hui.  

Je me souviens de tout ce que les sages-femmes côtoyées m’ont transmis. Me vient, entre autres, ce souvenir précis d’un rituel qu’elles m’avaient offert lorsque j’attendais mon deuxième enfant. Elles avaient chacune inséré dans un collier, une ou des perles représentant leurs propres expériences d’enfantement. Ce collier, installé à mon cou, lorsque je ressentirais les premières contractions, me permettrait de me rappeler qu’elles étaient toutes passées par là.  

Plus les images défilent, plus je marche en redressant la tête, en portant plus haut mes épaules, soudainement, en acceptant davantage cette épreuve, en avançant, oui, vers ce qui, je le sais maintenant, est un inévitable de mon histoire, un marqueur, un « comme la pandémie », un trait entre le « avant » et le « après ». 

La maladie, ma petite météorite au sein gauche, forcément, me pousse à me demander si je ne m’étais pas égarée, moi aussi, dans toutes les voies alternatives à celles qui m’amèneraient à devenir plus et mieux moi-même. Elle me force à revoir mes errances, à poursuivre un long processus de tri, de classement, et me remet en plein visage toutes ces fois où j’ai choisi de mourir un peu avant de mourir pour vrai, en évitant ce qui me terrorisait trop, tout en sachant que « le vivant » s’y trouvait, pour moi. Privée de toutes mes douces fuites, comme beaucoup d’entre vous en ce moment, je me trouve seule face à un immense miroir dans lequel, oui, je rencontre parfois le laid, la honte, le regret, même. Sans dureté dans le regard, sans culpabilité, non, juste avec le ton du constat. C’est un processus qui semble s’imposer à tous ceux qui, du jour au lendemain, prennent la mesure d’une finitude réelle, pas seulement imaginée, pas seulement évitée, pas seulement angoissée, simplement et pleinement ressentie comme réelle. Il faut parfois marcher vers un traitement qui nous empoisonne pour nous sauver la vie, pour se remettre à prendre sérieusement en main notre déploiement personnel.  

Ma chorale interne me souffle néanmoins qu’il faut du temps pour se déplier, du temps pour se connaître, du temps pour s’inventer, que je n’ai pas fini d’errer, parce que, même, parfois, c’est à travers l’errance qu’on se rencontre, aussi.

Dans ces jours de solitude, de privation, d’angoisse, aussi, dites-moi, amis.es, que racontent les portraits accrochés aux murs de vos musées internes, quand vous marchez vers qui vous êtes, quand vous ne mourez pas, au beau milieu de votre vie?  

Références 

Orange, Donna M, Nourishing the inner life of clinicians and humanitarians, Oxon, Routledge, 2016, 211 pages. 

Côté, Véronique, La vie Habitable, Montréal, Atelier 10 « Documents », 2014, 92 pages.

Cameron, Julia, The Artits’s way, New York, Tarcher, 2002, 272 pages.