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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron

La beauté du silence

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CHRONIQUE / Ça vous prend combien de temps avant de sortir votre téléphone quand vous tombez sur une file d’attente? Deux secondes? Trente secondes? Des fois je me surprends de la rapidité de mon réflexe et je me souviens de cette époque où je faisais juste attendre, contemplant le plafond au lieu de scroller sur Facebook ou Instagram.

Parfois, je me dis que je vais attendre comme dans le temps. Lire les couvertures des revues du présentoir. Observer le va-et-vient du personnel. M’assurer que je n’ai rien oublié. Réfléchir à ma prochaine chronique ou à un projet avec une amie. Habituellement, je suis bien content d’avoir savouré ce moment, d’avoir décroché un peu.

On dit parfois que les réseaux sociaux permettent de se changer les idées, mais nous sommes, en fait, continuellement branchés sur ces réseaux. C’est routinier.

Quand je voyage à l’extérieur du pays, je ne prends jamais de forfaits de données. Du coup, je me retrouve débranché. Ça me fait un bien fou! Je décroche vraiment de mon quotidien. Je pars loin, pas seulement physiquement, mais psychologiquement, aussi.

Ça reste des petites pauses, d’une ou deux semaines. Il y a du monde qui pousse l’idée plus loin, comme mon amie Joëlle Cloutier, de Québec, qui veut se déconnecter des réseaux sociaux pendant une année entière!

Communiquer autrement

Avec la pandémie et les confinements, on a cette impression que notre vie sociale se passe maintenant grâce aux réseaux sociaux. Joëlle n’en est pas si convaincue. « La pandémie m’a pas mal fait réfléchir sur leur place. Est-ce que ça me permet vraiment de rester en contact avec les gens? Est-ce vraiment une relation de liker ou de commenter un statut? Il y a des gens que je « côtoie » que sur Facebook, mais que je ne vois jamais et avec qui je ne discute jamais. »

C’est vrai que c’est étrange ça. J’ai une politique bien personnelle de n’accepter, sur Facebook, que les demandes d’amitié de personnes que j’ai déjà rencontrées ou avec qui j’ai une certaine relation professionnelle. Pourtant, parfois je fais une exception, parce que j’ai l’impression de connaître un peu la personne, à force de se croiser ici et là dans les commentaires d’amitiés communes, même si on ne s’est jamais parlé directement. C’est bizarre d’être parfois plus au courant de la vie d’une personne que je n’ai jamais rencontrée que de celle d’une amie.

Quand elle a annoncé sa pause d’un an sur Facebook, Joëlle a été surprise par certains commentaires. « Des gens m’ont écrit pour garder contact autrement, parfois avec des correspondances par la poste. D’autres m’ont dit « on se revoit dans un an! » J’ai trouvé ça particulier! »

Joëlle ne croit pas qu’elle se coupera des autres, au contraire. Elle retire de son téléphone les applications Facebook, Instagram, Twitter, LinkedIn, Pinterest, mais va garder Messenger. « Ce n’est pas un réseau social, c’est plus comme le téléphone, je m’en sers pour communiquer. J’ai de vrais échanges sur Messenger, mais pas sur Facebook », ajoute-t-elle.

Comme une drogue

La cyberdépendance est un problème bien réel pour lequel on peut trouver de l’aide professionnelle. Les réseaux sociaux peuvent nous rendre accros.

La dépendance est justement un problème pour Joëlle Cloutier, les réseaux sociaux gobent trop d’attention, trop de temps, trop d’énergie. « Juste gérer les alertes, c’est déjà beaucoup », lance-t-elle, avec un fond d’exaspération. Mais couper les alertes, ce n’est pas assez. Le réflexe demeure. « Je trouve que je ne me contrôle pas, juge-t-elle. On est plusieurs à ne pas se contrôler. »

Elle n’est pas la seule à le croire. Ni la seule à faire une pause. La Sherbrookoise et animatrice de Radio-Canada Valérie Sirois, qui a fait une pause d’un mois à la fin de l’année 2020, trouve aussi les réseaux sociaux envahissants. Elle se demande bien pourquoi elle a besoin d’ouvrir son téléphone pendant qu’elle regarde la télévision. « Quand on est dedans, on ne se rend pas compte du nombre d’heures qu’on passe là-dessus, ajoute Valérie. On oublie le moment présent. »

L’autrice Anne-Marie Desmeules, de Lévis, a elle aussi ressenti un besoin de tout couper. « Je n’étais pas capable d’y aller juste une fois par jour », explique-t-elle. Elle a donc pris une pause qui, pour le moment, a duré un mois. Depuis, elle n’a fait qu’un statut pour souhaiter la bonne année. Anne-Marie compte revenir seulement quand elle aura vraiment quelque chose à partager, comme une nouvelle création ou une collaboration.

L’autopromotion est d’ailleurs un gros morceau des réseaux sociaux. « C’est un couteau à double tranchant, selon Anne-Marie. On ne veut pas être oubliée, mais il y a toujours un jeu de comparaison, même si je ne fais pas ça habituellement dans ma vie, mais on voit continuellement ce que font les autres, et des fois, ils sont hot, les autres! » C’est justement dans la foulée de son dernier livre sorti en octobre dernier que l’autrice a eu l’impression d’accorder trop d’importance à l’opinion de gens qu’elle ne connaît pas et donc de prendre un pas de recul.

Si ce n’est pas l’autopromotion des artistes, des personnalités web ou des journalistes, c’est la publicité habituelle. Après tout, si Facebook empile les millions de dollars, c’est parce que l’entreprise vend beaucoup de pubs! « Je ne suis plus capable de la publicité, lâche Joëlle. C’est terrible comment il y en a! Je trouve ça fou! Je suis sûr que je vais moins acheter, parce que je vais en voir moins, mais aussi parce que je ne verrai plus les achats de mes amies, même si parfois ça conseille un bon livre. »

Se recentrer

Valérie Sirois tente de trouver l’équilibre, même si les réseaux sociaux sont devenus un outil de travail incontournable pour les journalistes. « Mon utilisation a changé après ma pause, confie-t-elle. Je me donne des moments pour y aller. Je publie moins. Je vais me donner le droit d’un juste milieu, mais la pression, elle vient de moi, juste de moi, je peux me contrôler. »

L’animatrice a remarqué plusieurs bienfaits durant sa pause. « Ça me manquait, mais je n’ai jamais été aussi productive! » Elle n’avait pas l’impression d’avoir perdu quelque chose. Au contraire. « Ça se peut ne rien faire pendant cinq minutes, ajoute-t-elle. Avoir des moments de silence, ça fait du bien. Pas juste le son, mais les alertes et les autres stimulations aussi. »

Un sentiment partagé par Anne-Marie Desmeules. « J’ai plus l’impression d’en gagner que d’en perdre, dit-elle. Plein de temps apparaît. Facebook coupe nos élans, nos pensées. C’est intéressant d’avoir une continuité dans nos idées, de passer d’une tâche à l’autre, sans se fragmenter avec les réseaux sociaux. »

Surtout que le contenu de Facebook et compagnie n’est pas toujours pertinent. Parfois il y a des petits bijoux, mais quel est le ratio de bons et de mauvais contenus? « On est souvent en attente d’un truc intéressant, mais on scrolle combien de temps avant d’avoir ce truc intéressant » se questionne Anne-Marie.

Joëlle a l’intention de reprendre des activités mises de côté pendant sa pause. Réparer son piano électrique et sa table tournante. Lire davantage. Réfléchir, aussi. « Il y a des gens qui partagent du contenu vraiment intéressant, mais en général, ça me gèle l’esprit, croit-elle. Dès que je m’ennuie, j’ouvre les applications, jusqu’à ce que je retombe sur des trucs que j’avais déjà vus, mais ça me donne quoi, finalement? »

Elle ne compte pas moins s’informer pour autant, juste revenir à une méthode plus traditionnelle. Au lieu d’attendre qu’un article soit partagé sur les réseaux sociaux, elle va consulter directement les sites des médias.

Je continue d’ailleurs d’utiliser les RSS, une méthode un peu désuète de recevoir les articles publiés par des médias. Je dois trier, mais ça me permet souvent de tomber sur un article que les algorithmes n’ont pas poussé, malgré sa qualité. Parce qu’il y a tout un monde qui existe en dehors des réseaux sociaux. On l’oublie facilement lorsqu’on parle de viralité et de vedettes Instagram.

Ces pauses de Joëlle, de Valérie et d’Anne-Marie me rappellent de nuancer l’importance de ces réseaux. Facebook, Instagram, Twitter et compagnie sont des outils parmi d’autres, mais bien souvent, on les a mis au cœur de nos vies, au détriment de beaucoup de choses. Comme le plaisir de contempler et la beauté du silence.