Lors de son passage à Montréal, dimanche dernier, le compositeur Yanni a exprimé sa fierté que sa choriste Lauren Jelencovich ait été la première femme autorisée par l’Arabie saoudite à chanter sans voile. L’artiste de renom ne s’était lui-même jamais produit auparavant dans ce pays et l’un de ses concerts a eu lieu à Jeddah, la ville où le blogueur Raif Badawi a été fouetté et est toujours emprisonné.

Jusqu’au dernier jour

CHRONIQUE / Je suis désolé et déçu de ne pas pouvoir vous annoncer si le compositeur Yanni prévoit une libération prochaine de Raif Badawi ou s’il prévoit lui donner un coup de pouce.

Qu’est-ce qu’un artiste grec, aussi connu soit-il, aurait pu nous apprendre de plus que le premier ministre Justin Trudeau à propos du blogueur toujours emprisonné, au désarroi des membres de sa famille devenus citoyens canadiens et qui résident en permanence à Sherbrooke?

Preuve que la musique est un rabot aplanissant les différences culturelles même dans le bois le plus dur, Yanni a reçu un traitement royal en Arabie saoudite, l’automne dernier. C’est un des rares pays où l’artiste de renom n’avait encore jamais mis les pieds depuis le début de sa longue carrière de presque 40 ans. 

« Celle qui interprétera la prochaine pièce est la première chanteuse à avoir été autorisée à monter sur scène en Arabie saoudite sans porter le voile traditionnel. J’en suis, et nous en sommes tous très fiers », a-t-il mentionné lors de son concert présenté dimanche soir dernier au Centre Bell de Montréal, auquel j’ai assisté.

« L’Arabie saoudite est en mutation profonde et il était important pour moi d’aller sur place pour découvrir et mieux comprendre la culture de ce peuple s’ouvrant sur le monde. Un pays n’est pas une voiture qu’on peut instantanément faire tourner à gauche ou à droite en donnant un coup de volant. Les Saoudiens progressent dans la bonne direction et je leur souhaite de réussir ce qu’ils ont entrepris », a poursuivi Yanni avant d’inviter la chanteuse américaine Lauren Jelencovich à le rejoindre sur scène pour interpréter Nightingale. 

Dans cette pièce, la soprano native du Texas reproduit le chant d’un rossignol sur des arrangements de violon. Une combinaison particulièrement réussie. La voix et la musique en crescendo, le talent ainsi que la passion des artistes en font un moment divin. Comme d’autres séquences du spectacle, d’ailleurs. 

Bien qu’absorbé, j’ai eu un flash. J’ai cru que la table venait ainsi d’être mise afin que Yanni enchaîne en formulant le souhait que le blogueur Badawi n’ait pas à purger la totalité de la lourde peine de 10 ans de réclusion pour « insulte à l’islam ».

Ce n’était pas dans le scénario. L’auditoire montréalais n’a pas scandé le nom de Raif Badawi non plus. 

J’ai quand même essayé d’attraper Yanni cette semaine entre deux avions et deux spectacles aux États-Unis pour lui demander s’il connaît Raif Badawi. Pour savoir s’il avait eu une pensée pour le prisonnier d’opinion le soir où il a été, lui, chaudement applaudi à Jeddah, ville dans laquelle l’auteur censuré a été flagellé en public et est toujours incarcéré. 

J’ai écouté ce concert, disponible sur YouTube, et l’invité de marque n’a pas joué de fausse note en évitant d’aborder de front la question de la liberté d’expression. Convenons que ce n’était ni l’occasion ni l’endroit pour soulever ce sujet délicat. 

Dans les commentaires de sa tournée rapportés par la presse saoudienne, le globe-trotter musical s’est déclaré touché par l’accueil des Saoudiens. « Il n’y a qu’une seule première fois et, pour moi, celle-ci est vraiment historique », a-t-il notamment déclaré en précisant que c’est la raison pour laquelle sa fille Kristal Ann avait tenu à être du voyage.

C’est l’Autorité générale du divertissement de la monarchie saoudienne qui s’est chargée de promouvoir la tournée.

« Nous avons réagi à la forte demande en augmentant la capacité des sites, avec l’objectif d’offrir un programme diversifié d’actes de divertissement au public saoudien », a diffusé l’instance gouvernementale servant de caution morale au régime.

On n’imagine pas la ou le ministre de la Culture jouer ce même rôle à Ottawa ou à Québec!

Les horloges des deux mondes sont encore loin d’être à la même heure. Pour un, Yanni s’est réjoui sur son site personnel d’avoir eu l’occasion de se produire un soir devant un auditoire de 3000 personnes constitué presque exclusivement de femmes. À l’opposé, on ne voyait aucune femme dans les extraits de spectacles choisis pour la vidéo promotionnelle produite par l’Autorité générale du divertissement.

Il y aurait eu tant à discuter avec Yanni. J’ai frappé à plusieurs portes en expliquant ma démarche et le contexte particulier associant la famille à notre communauté, mais je n’ai pas eu de retour. Peut-être une prochaine fois.

Rappelons que le groupe britannique U2 avait projeté la photo de M. Badawi sur grand écran durant son concert à Montréal, en 2015, en associant le jour de sa libération à la populaire chanson Beautiful Day, en présence de son épouse et de ses enfants qui avaient été invités au spectacle. Le chanteur Bono avait même livré promesse à Ensaf Haidar de porter la cause de son mari partout dans le monde.

Je n’en tire pas pour autant la conclusion que Yanni a manqué de tact ou de considération en vantant les Saoudiens devant un auditoire québécois sans la moindre référence à Raif Badawi. C’est plutôt symptomatique de l’attitude générale. D’une sensibilité et d’une solidarité érodées par le temps, y compris ici. Au Canada, au Québec ainsi qu’à Sherbrooke. Cette quasi-indifférence doit être pesante et décourageante après plus de 2200 jours d’attente!

 À ce sujet, voici ce que l’épouse de M. Badawi a exprimé comme sentiments au cours des dernières heures depuis l’île d’Hawaii où elle s’accorde un peu de repos :

« Ma vie ici au Canada est exceptionnelle. La façon avec laquelle je suis traitée par les Québécois est extraordinaire. Il me manque à vrai dire une seule chose; c’est d’avoir Raif avec nous. »

Gardons en mémoire un autre grand succès de Yanni : la famille Badawi aura besoin de nous Until the Last Moment. Jusqu’au jour qui assurera le retour.