De tous les médias, la presse écrite, et ça va sonner un peu présomptueux, est en première ligne dans cette mission de surveillance de nos politiques et de nos institutions.

Journaux et démocratie

Cette chronique, je l’avoue d’emblée, me plonge dans un immense conflit d’intérêts. Elle porte sur ma profession que j’ai l’honneur et la chance d’exercer depuis 26 ans. Ça fait que je ne devrais même pas l’écrire. Mais l’enjeu de fond est trop important pour que je passe mon tour : l’avenir de la presse écrite et son rôle dans la démocratie.

Les médias sont le quatrième pouvoir, dit-on. Ils sont là pour exercer une forme de contre-pouvoir au monde politique. De tous les médias, la presse écrite, et ça va sonner un peu présomptueux, est en première ligne de cette mission de surveillance de nos politiques et de nos institutions. Certes, la télévision et la radio contribuent également à informer les gens. Ce sont néanmoins les médias écrits qui, la plupart du temps, mènent la charge. C’est particulièrement vrai en région. Les médias électroniques suivent en reprenant tous les jours à leur compte les reportages parus dans la presse écrite. Leur travail et leur présence n’en demeurent pas moins cruciaux.

Or, la presse écrite vit une crise financière. Elle voit s’éroder année après année ses revenus publicitaires. Facebook et Google s’accaparent presque tous ces revenus perdus. Ainsi va la vie dans un marché capitaliste, pourrait-on dire.

Ce n’est pas si simple. La concurrence exercée par ces deux géants américains contre tous les journaux canadiens est déloyale. Ils ne réclament aucune taxe à leurs clients ni ne paient d’impôt sur leurs revenus d’entreprise. Tout ça, en contravention des lois fiscales canadiennes et québécoises, est rendu possible par l’immobilisme de nos gouvernements.

On constate ce même manque de courage et de principe de nos dirigeants à l’égard de Netflix.

Pour ajouter à cette incohérence, en 2017, le gouvernement fédéral a dépensé 16,8 millions de dollars en publicité sur des plateformes comme Facebook et Google… Autrement dit, l’État les nourrit, bien qu’ils bafouent ses lois.

Les journaux canadiens assument leurs responsabilités fiscales. Ils chargent les taxes provinciales de vente et la taxe sur les produits et services (TPS) à tous leurs clients, leurs abonnés comme leurs annonceurs. Ils paient également tous leurs impôts. Ils respectent toutes les lois en vigueur.

Le modèle d’affaires des journaux n’est plus viable. La ministre du Patrimoine Mélanie Joly l’a affirmé l’automne dernier. Elle a raison. Ce qu’elle ne dit pas, c’est que les journaux ont amorcé un virage technologique.

Il ne s’agit pas ici de provoquer des larmoiements sur le sort des journaux. Plusieurs efforts ont été investis pour moderniser nos façons de livrer nos reportages. Les sites internet ont été dynamisés, des versions numériques pour tablette ont été lancées, des applications pour téléphones intelligents développées. L’ajout de ces plateformes est un vif succès. Jamais les médias écrits n’ont eu autant de lecteurs. Le défi reste de convaincre les annonceurs d’effectuer la transition.

Facebook est un extraordinaire intermédiaire pour se garder informé. Un intermédiaire. L’entreprise ne produit en effet aucun contenu. Aucun. Son modèle d’affaires, et il faut l’encenser d’y avoir vu un potentiel illimité, est construit sur le partage d’information entre ses utilisateurs, dont des reportages glanés partout sur la planète. L’entreprise ne paie pas un sou pour utiliser ces reportages, mais vend le trafic créé par ces partages à des annonceurs. C’est peut-être le plus grand vol de droits d’auteurs de l’histoire de l’humanité !

Ce vol de contenu ne se fait pas sans heurts. Il contribue directement à la fermeture de journaux. Aux États-Unis, entre 2004 et 2014, 138 quotidiens, dont 22 étaient l’unique publication dans de petites villes, et 526 hebdomadaires ont cessé leurs activités, selon la firme UNC Database. En octobre dernier, 36 petits quotidiens et hebdomadaires ont fermé leurs portes en Ontario. Plusieurs municipalités se retrouvent depuis sans journal pour rapporter ce qui se passe chez elles.

Imaginez un instant si La Voix de l’Est, Le Plus, L’Express, Le Guide et L’Avenir et des Rivières cessaient leurs activités. Comment vous informeriez-vous ? Qui vous aurait rapporté le combat des gens de Waterloo pour sauver leur CHSLD ? Qui vous aurait informé, avec statistiques et analyse, des hausses salariales des élus municipaux de Granby ? Qui vous ferait connaître nos artistes, nos sportifs et nos entrepreneurs ? Qui couvrirait les assemblées des conseils, confronterait les élus sur leurs décisions ?

Comment des communautés peuvent-elles prendre part au débat public, se faire entendre et participer au processus démocratique sans avoir des sources d’information indépendantes ?

La Voix de l’Est se tire quand même assez bien d’affaire dans ce marché vicié. Peut-être est-ce parce qu’on est en région, dans un marché publicitaire moins sollicité que celui des grands centres. Notre profond enracinement dans notre communauté depuis 80 ans nous aide certainement.

Il est temps que les gouvernements fédéral et provincial agissent pour donner du répit aux journaux. Il ne s’agit pas ici de charité. Seulement de faire respecter les règles du jeu de la concurrence et de reconnaître l’apport des médias écrits à l’exercice démocratique.

Est-ce trop demander ?