Marie-Ève Martel
Je suis presque jalouse de mes voisins dont la pelouse jaunit à vue d’oeil. Je me retiens d’aller jouer avec leurs pissenlits, aussi beaux qu’envahissants, avant qu’ils ne deviennent qu’un bouquet de poussière volante et allergène.
Je suis presque jalouse de mes voisins dont la pelouse jaunit à vue d’oeil. Je me retiens d’aller jouer avec leurs pissenlits, aussi beaux qu’envahissants, avant qu’ils ne deviennent qu’un bouquet de poussière volante et allergène.

Jouer dehors avec les dents-de-lion

CHRONIQUE / En fin de semaine, c’était comme si tout ça n’était jamais arrivé. Le printemps était bien installé, avec son ensoleillement qui rend heureux et qui nous chauffe la couenne. C’était un long week-end de la Fête des Patriotes bien normal en apparence.

Comment ne pas s’être extasié de voir des familles envahissant les pistes cyclables, les jardiniers du dimanche à quatre pattes dans leurs plates-bandes, les enfants qui criaient de bonheur à jouer dehors?

Comment ne pas s’être empli les narines de l’odeur réconfortante de l’herbe fraîchement coupée, mêlée aux effluves des grillades, et remplacée au crépuscule par celles des feux de foyer qui illuminaient les cours baignées dans l’ombre de leurs tisons?

N’eut été des masques qu’arboraient certains passants, qui observaient pour la plupart une saine distance les uns des autres, ou des sens uniques imposés dans certains sentiers, on aurait facilement oublié que nous sommes en plein milieu d’une pandémie.

Un répit au coeur de la tempête, une pause dans la pause décrétée par Dame Nature, comme si on se réveillait d’un mauvais rêve le temps d’un congé de trois jours.

***

Cette longue fin de semaine vous a-t-elle fait du bien, à vous aussi?

Pour reprendre l’expression, on était dus. Deux mois de confinement, ça pèse lourd sur le moral et sur la santé mentale. À ne pas pouvoir sortir de chez nous, ça rend fou.

Le retour du beau temps et, surtout, de la chaleur étaient nécessaires pour qu’on remette le nez dehors et pour s’occuper un peu à l’extérieur, question de se changer les idées.

Je ne sais pas pour vous, mais dès que j’en ai l’occasion, j’en profite pour sortir. Ça me manquait de jouer dehors, au début de la pandémie. Maintenant, je sors.

Le dehors m’appelle. Il connaît mon nom. Il le crie fort.

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Lundi, il faisait tellement beau qu’après avoir couru cinq kilomètres, j’en ai aussi fait une vingtaine à cheval sur mon vélo, qui attendait impatiemment sa première balade de l’année dans son écurie qui est mon cabanon.

La veille, on a aussi marché une bonne heure dans les rues du quartier. Un parcours qui se réinvente chaque fois que je place un pied devant l’autre, à la marche ou à la course.

Prendre le grand air, pour moi, c’est à la fois faire le point sur mes soucis et mes rêves tout en oubliant mes tracas. C’est dehors que je donne le droit à mon esprit de divaguer, de naviguer dans l’océan diffus de mes pensées.

Prendre l’air tout en prenant son temps, c’est être libre.

***

Être dehors me fait du bien. Je remarque la pousse naissante de mes hémérocalles dans ma plate-bande, signe que les belles reviendront bientôt colorer mon quotidien.

Je vois les arbres de mon quartier bourgeonner et j’attends la floraison de mon lilas avec impatience pour m’imprégner de son odeur envoûtante et distinctive.

Je passe le temps en arrachant les pissenlits sur mon terrain. J’aime les saisir et en tourner les feuilles et les fleurs jusqu’à ce que je sente la racine de la mauvaise herbe se détacher de terre.

J’y ai pris goût.

Je me surprends à arpenter mon terrain de fond en comble à la recherche d’une petite fleur jaune ou d’une étoile de feuilles vertes dont l’épicentre reste à être arraché.

Je suis presque jalouse de mes voisins dont la pelouse jaunit à vue d’oeil. Je me retiens d’aller jouer avec leurs pissenlits, aussi beaux qu’envahissants, avant qu’ils ne deviennent qu’un bouquet de poussière volante et allergène.

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La longue fin de semaine qui vient de s’achever n’était que le prélude d’un été pas comme les autres, mais où on trouvera le temps de vivre, même si c’est parfois autrement.

On savourera peut-être encore plus cet été en sachant à quel point les petits bonheurs sont devenus précieux.

Et plus tôt qu’on ne le pense, on oubliera encore un peu notre déprime collective quand on entendra les enfants s’éclabousser dans les piscines.

Avec un peu d’espoir, on sera les témoins d’heureuses retrouvailles sur les terrasses et les patios du voisinage, quand on pourra enfin recommencer à partager des repas avec ceux qui nous sont chers.

D’ici là, je retourne à mes pissenlits.