Le premier ministre du Québec François Legault a placé la barre de ses attentes plus en haut qu’en bas. Pas mal plus haut que ce que peuvent ou veulent accorder les partis fédéraux.

Un «mystère Legault»?

CHRONIQUE / On connaissait déjà à peu près les positions des chefs des partis fédéraux avant même que François Legault leur adresse ses demandes «prioritaires». Ce qu’on ne sait toujours pas, c’est ce que lui ferait en cas d’échec avéré sur ce front politique.

Le premier ministre du Québec a placé la barre de ses attentes plus en haut qu’en bas. Pas à la même hauteur que ce que promettait le document Nouveau projet pour les nationalistes du Québec produit par la Coalition avenir Québec en 2015, mais pas mal plus haut que ce que peuvent ou veulent accorder les partis fédéraux.

Les fins de non-recevoir des chefs fédéraux portent soit sur l’ensemble des demandes présentées par M. Legault — c’est le cas pour Justin Trudeau —, soit sur plusieurs ou quelques-unes d’entre elles. C’est vrai pour ses exigences en immigration, en matière de signes religieux, en ce qui a trait à l’élargissement de la loi 101 aux entreprises sous juridiction fédérale, à la déclaration de revenus unique, à l’encadrement du pouvoir fédéral de dépenser ou au fait que le Québec doive avoir le dernier mot en matière d’évaluation environnementale.

Le succès de M. Legault dans l’opinion publique québécoise doit beaucoup à sa casquette de capitaine Québec qu’il s’est vissée sur la tête depuis son arrivée au pouvoir. Il n’allait pas et ne pouvait pas s’arrêter en si bon chemin.

Il sait qu’il ne perd jamais de points en jouant à fond la carte «nationaliste». Elle parvient même parfois à masquer ou à faire oublier d’autres décisions de son gouvernement. C’est gagnant-gagnant pour lui.

De Scheer à Trudeau

En présentant ses demandes, François Legault a insisté sur le fait que le Québec «forme une nation distincte et libre de faire ses choix», paraphrasant une phrase demeurée célèbre de Robert Bourassa — tout en ajoutant les mots suivants : «dans tous les domaines liés à son existence». Il a aussi tenu à dire aux chefs fédéraux que son gouvernement «est de bonne foi», qu’il «veut participer pleinement à la fédération canadienne»; mais qu’un «vrai partenariat, ça commence par le respect mutuel».

Pour l’heure, l’élection des conservateurs d’Andrew Scheer permettrait sans doute plus que celle de tout autre chef fédéral de tendre vers le concept de «nation distincte» qu’il promeut. Mais «tendre» ne veut pas dire «atteindre». Pensons seulement ici à l’oléoduc de M. Scheer. M. Legault demeurera évidemment opposé à un coup de force d’Ottawa.

La réélection de Justin Trudeau, elle, permettrait beaucoup moins de tendre vers le fédéralisme imaginé par M. Legault que l’élection d’un autre chef fédéral. Or, M. Trudeau, qui domine dans les intentions de vote au Québec, pourrait très bien former un deuxième gouvernement cet automne, d’après les enquêtes d’opinion.

Pas une option...

François Legault remporterait un très gros pari en pouvant dire un jour que le rapport de forces qu’il détient est parvenu à faire accepter par Ottawa et les autres provinces la nouvelle donne québécoise qu’il promeut. Peut-être en serait-il le premier surpris.

Mais pour l’heure, rien ne permet de croire qu’il remportera ce pari. Voilà pourquoi, au-delà des réponses qu’il a déjà reçues jusqu’ici, il manque quelque chose. Il manque la réponse à une question qui pourrait lui être adressée. Que ferait-il lui-même en cas d’échec sur ce vaste front?

Un responsable politique ne répond pas à des questions comme celle-là. Pour un premier ministre, l’échec ne doit pas être une option. C’est vrai.

François Legault fait même valoir qu’il a bon espoir d’être entendu à un moment ou l’autre. Or, l’échec est très possible sur ce terrain.

Puisque le premier ministre est très sensible à l’«opinion publique», ce n’est pas en fait, au fond, un «mystère Legault» qui existe. C’est un mystère quant à la suite des choses; quant à la situation politique qui pourrait naître dans quelques années en cas de refus répétés concernant des morceaux importants de la gouvernance autonomiste du gouvernement Legault.