Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

La «naissance» de la gastro

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Se pourrait-il que la «gastro» soit une maladie d’origine très récente ? À ma souvenance, ni le concept de «gastro» ni la réalité d’une telle maladie contagieuse n’existaient du temps de la Grande Noirceur, c’est-à-dire avant la Révolution tranquille. Personnellement, j’ai 75 ans et je ne l’ai jamais eue. Je n’ai vu personne l’avoir, même si j’ai fréquenté plusieurs collèges résidentiels ici ou là, suivis d’universités, séjours à l’étranger loin des tout-inclus, etc.», demande Léonce Naud, de Deschambault.

En fait, «ce n’est pas récent du tout : la gastroentérite est causée par des virus, des bactéries et des parasites qui existent depuis des centaines de milliers d’années», dit d’emblée Dr Jasmin Villeneuve, de l’Institut de la santé publique du Québec.

Tenez, en 1952, deux médecins d’un hôpital de Manchester, en Angleterre, écrivaient ceci dans la revue médicale Archives of Disease in Childhood :

«La gastroentérite infantile demeure encore une des problèmes les plus épineux de la pédiatrie. En 1945, les décès dus à la diarrhée et à l’entérite représentaient 11 % de la mortalité infantile totale. Les taux de mortalité ont continué de chuter [depuis le début du XXe siècle, ndlr] et, en 1948, 2304 enfants de moins d’un an, ou 2,88 par 1000 naissances vivantes, ont succombé à cette maladie en Angleterre et au Pays-de-Galles.» (Notons que c’est surtout la déshydratation provoquée par la diarrhée et les vomissements qui cause les décès.)

La gastro a été décrite pour la première fois en 1929 — sous le nom «maladie du vomissement hivernal» —, mais on peut mesurer à quel point elle a touché toutes les époques en consultant un article paru dans la revue savante Alimentary and Pharmacology Therapeutics, qui retrace l’histoire des traitements de la gastro. Ainsi l’expression d’origine anglaise «avoir du guts» remonterait au XIXe siècle, quand la diarrhée faisait des ravages parmi les militaires et en empêchait beaucoup, ceux qui n’avaient pas les intestins assez «solides», de monter au front. Un code d’éthique militaire de la Guerre civile américaine (1861-1865) interdisait même «de tirer sur les hommes qui sont en train de répondre à l’appel urgent de la Nature» !

Et pour tout dire, on trouve même des descriptions de la gastroentérite «d’une précision étonnante» dans les écrits le célèbre médecin de la Grèce antique Hippocrates (460-370 av. J-C.), s’émerveillaient récemment deux chercheurs dans une revue médicale.

Alors pourquoi des gens comme M. Naud n’en auraient jamais entendu parlé pendant leur jeunesse ? Il semble clair pour le Dr Villeneuve que les niveaux de sensibilisation de l’époque n’étaient pas ceux d’aujourd’hui, tant chez le personnel médical que dans la population en général. «Dans les années 60, on n’allait consulter le médecin que quand c’était vraiment très grave», dit Dr Villeneuve.

Dans le même ordre d’idée, rappelons qu’à cette époque un peu tout le monde allait se baigner dans le fleuve Saint-Laurent malgré une contamination bactériologique qui interdirait toute baignade de nos jours. Imaginez, à la plage de l’Anse au Foulon, une des plus populaires à Québec dans les années 70, les comptes de bactérie pouvaient atteindre 2000 à 3000 «unités formant des colonies» par 100 ml (ufc/100 ml, c’est la manière «classique» de mesurer la concentration de bactéries dans l’eau) alors que la norme actuelle pour la baignade est de 200 ufc/100 ml au maximum.

À cet égard, dit Dr Villeneuve, «il y a une théorie qui dit que l’exposition fréquente aux agents pathogènes fait qu’on finit par développer une sorte d’immunité. Ça peut varier d’un individu à l’autre, mais si les gens étaient plus exposés dans le temps, peut-être que leurs symptômes étaient moins sévères qu’aujourd’hui. Et comme on oublie plus facilement les maladies bénignes qu’on a eues que les fois où on était cloué au lit pendant des jours, on peut imaginer que des gens [de cette époque] auraient oublié leurs gastros parce que ça ne les rendait pas très malades. Mais la gastro n’en existait pas moins, c’est sûr».

Une autre possibilité, pourrait-on ajouter, est que la gastro est une sorte de «maladie générique» qui en recouvre plusieurs. Comme l’a dit Dr Villeneuve en début d’article, elle être causée par bien des microbes différents, ce qui peut aussi lui faire porter bien des noms différents. Ainsi, l’infection alimentaire fréquente nommée salmonellose, qui doit son nom à la bactérie en cause (salmonelle), est souvent considéré comme une forme de gastroentérite, puisque ses symptômes sont semblables. La dysenterie est elle aussi une un type de gastro, qui est connu depuis longtemps d’ailleurs — l’empereur byzantin Constantin IV, par exemple, en est mort en l’an 685. Et c’est sans compter d’autres noms que la maladie a pu porter dans le passé, comme «grippe d’estomac».

Bref, s’il demeure possible que M. Naud ait un système immunitaire exceptionnel qui l’a protégé de la gastro toute sa vie durant (c’est la grâce qu’on lui souhaite), on peut aussi raisonnablement penser qu’il en a eu quelques unes pendant sa jeunesse, mais qu’elles n’étaient pas appelées de cette manière. Soulignons à cet égard que le microbe le plus souvent derrière les cas de gastro, soit les norovirus, n’ont été identifiés qu’à la suite d’une éclosion particulièrement sévère dans une école primaire de Norwalk, en Ohio… en 1968.

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