La vie

La princesse à roulettes

Tout se passait bien jusqu’à ce que tout se mette à mal aller.

C’était le 2 janvier dernier, en après-midi. La période des Fêtes tirant à sa fin, Marilyne Larocque et Amy ont décidé de s’offrir un dernier cadeau avant de replonger dans la routine. Elles ont opté pour une rarissime sortie entre filles.

Isabelle Légaré

Noël sans Mélissa

Deux citrouilles d’Halloween sont toujours sur la galerie de la maison de briques rouges. Défraîchies et recouvertes de neige, ces grosses têtes orange surplombent des jardinières dégarnies et oubliées sur le balcon. Un chat gris et blanc regarde par la fenêtre. Il surveille. Il attend.

«Je ne suis pas capable de les enlever. J’ai essayé, mais non... C’est plus symbolique qu’autre chose. On les a décorées ensemble.»

François Venne n’a pas retiré les citrouilles, pas plus qu’il a accroché des lumières scintillantes sur la façade de sa demeure ancestrale, en plein cœur de la municipalité de Yamachiche.

Lui et Mélissa s’étaient promis d’en mettre plein la vue pour ce premier Noël dans leur maison acquise en août dernier, sauf que le temps est suspendu depuis le 2 novembre, nuit de la disparition de la femme de 34 ans, mère de deux enfants.

Cette période ne peut pas rimer avec réjouissances quand la photo de ta blonde est placardée un peu partout, sur la porte des dépanneurs et postes d’essence. L’enquête de la Sûreté du Québec se poursuit, la vie continue, la neige a neigé, mais Mélissa n’est toujours pas là.

«Il y a quelques semaines, je voyais arriver les Fêtes comme un gros bloc de ciment. Je ne voulais pas rentrer dedans, mais veux, veux pas, le bloc est là.»

François Venne a des amis à qui il partage parfois ses angoisses. Il lui arrive aussi de faire appel aux intervenants du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels dont certains travaillent dans les quartiers de la SQ. L’appel dure le temps qu’il a à durer. Pour l’aider à surmonter ses appréhensions à l’approche de Noël, on lui a conseillé de prendre une journée à la fois.

«Commence par le 23 décembre, ensuite passe au 24, puis au 25...»  

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Représentant pour une entreprise qui se spécialise dans les produits de nettoyage, François Venne a repris le travail il y a quelques semaines pour justement s’occuper l’esprit, arrêter de tourner en rond et de se morfondre.

«J’essaie de me refaire une vie, mais je ne sais pas à quoi je dois réagir. Ce n’est pas une séparation. Ce n’est pas un deuil», dit-il alors que s’empile sur la table de la cuisine le courrier adressé à Mélissa.

Retrouver un semblant de routine le réconforte dans les circonstances. Les collègues et clients se montrent compréhensifs. Tout le monde est au courant de ce qu’il vit. Certains abordent la question, d’autres hésitent, mais François Venne se dit bien entouré. Même des voisins qu’il connaissait peu lui répètent qu’ils sont de tout cœur avec lui.

«Tu peux m’appeler jour et nuit», lui a dit un monsieur en lui remettant son numéro de cellulaire. «Je prie pour vous», lui a mentionné une dame en allumant un lampion. «Tenez, je vous ai préparé un potage», s’est présentée une autre à sa porte.

Père de deux grands enfants, l’homme de 53 ans est aussi grand-père de quatre petites-filles qu’il n’a pas beaucoup vues depuis que sa vie n’est plus comme avant. Deux d’entre elles lui ont dessiné des cœurs en prenant soin d’y ajouter des mots d’encouragement.

François Venne sourit pour la première fois en parlant des «p’tites». 

Sa famille l’aurait excusé de ne pas avoir envie de faire un échange de cadeaux cette année. L’homme tient néanmoins à préserver cette tradition même si la seule chose que lui et ses proches souhaitent recevoir, c’est un minimum d’explications leur permettant de savoir ce qu’il est advenu de Mélissa.

Vendredi soir, François Venne devait se rendre dans les commerces envahis à quelques jours de Noël, muni de sa liste de choses et d’autres à dénicher ici et là.

«C’est assez difficile ce qui se passe en ce moment, mais il y a tous ceux qui restent. Ils ont droit à leur Noël.»

François Venne a également prévu des cadeaux pour les enfants de sa conjointe, un garçon de 9 ans et une adolescente de 15 ans qui habitent maintenant avec leur père respectif. Au moment de notre rencontre, il hésitait pour Mélissa, tourmenté entre le rêve de la voir réapparaître comme par magie et la réalité qui n’a rien d’un conte de Noël.

Un cadeau, oui, mais pour qui et, après tout, pourquoi?

«Je peux encore changer d’idée, mais je ne pense pas, je ne sais pas... Est-ce que je vais lui acheter quelque chose qui va traîner là, que je vais regarder chaque jour pis brailler?» 

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François Venne est attendu dans la famille de Mélissa Blais le 24 décembre. Il y retrouvera la fille de celle-ci, Alexia-Ève, avec qui il communique régulièrement.

L’homme a hâte de renouer avec ces gens qui sont dans le même état d’esprit que lui. Il est aussi soulagé de sortir de sa maison soudainement trop vide et silencieuse.

«Ça va être plus facile entouré de monde», avoue celui qui prendra ensuite la direction de Joliette, son coin d’origine, où ses enfants et petits-enfants l’attendent, les bras grands ouverts.

C’est finalement à son chalet que François Venne passera le jour de l’An. Quelques amis seront avec celui qui sait qu’un autre mur de béton va se dresser devant lui. Lui et Mélissa avaient l’habitude de saluer la nouvelle année en tête-à-tête, en amoureux.

«Le 31 décembre, c’est notre anniversaire. Je sais que cette soirée sera pénible», laisse tomber François Venne en se tournant vers le chat gris et blanc qui miaule à la fenêtre. Il s’agit en fait d’une chatte errante que sa conjointe avait recueillie il y a quelques années et qu’il se surprend aujourd’hui à flatter.

«Elle était toujours rendue sur Mélissa. Elle s’ennuie...»

Isabelle Légaré

Le poids de la solitude

Est-ce que ta mère est arrivée?

J’ai eu beau lui faire mon plus grand sourire en lui posant cette question, Olivier Pagé n’est pas dupe. Il a vite détecté la petite panique dans mes yeux. Avant même de m’ouvrir la porte, il savait que j’aurais un choc en constatant de visu la lourdeur de son cas.

Olivier Pagé a 28 ans et est atteint de la paralysie cérébrale. Des complications à la naissance. Quelques secondes sans oxygène et le mal était fait: handicapé à vie. 

Le jeune homme qui m’accueille dans son logement adapté de Trois-Rivières ne présente aucun déficit intellectuel, sauf que tout son corps est à la merci de mouvements involontaires et incontrôlables. Pour empêcher ses bras d’aller de tous bords, tous côtés, comme une marionnette désarticulée, Olivier emprisonne ses mains entre ses jambes qui, elles, sont totalement immobiles. 

Seul son gros orteil réagit au doigt et à l’œil. Il s’en sert pour diriger son fauteuil roulant électrique et activer les manettes, souris d’ordinateur, télécommandes, sonnettes et autres boutons de commande qui ont été placés ici et là dans son appartement, à la hauteur de son pied droit. Olivier pitonne avec une agilité déconcertante, mais ce n’est pas pour me faire une démonstration qu’il a accepté que je me présente chez lui.

Olivier a décidé de mettre son orgueil de côté pour alléger le poids de sa solitude. Comme une bouteille lancée à la mer, il vient de jeter pas un, mais deux messages dans l’océan des réseaux sociaux. Le jeune homme espère trouver celui qui l’aidera à sortir de ses quatre murs et, aussi, celle qui l’aimera tel qu’il est.

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«Je suis tanné.»

C’est Olivier qui parle, mais c’est sa mère qui traduit. 

Dans un échange de courriels, Olivier m’avait avertie de ses importants problèmes de langage. De deux choses l’une: ou nous poursuivions la conversation via nos claviers respectifs, ou il faisait appel à celle qui le connaît mieux que quiconque pour déchiffrer ses réponses.

Michèle et Olivier Pagé sont fascinants à regarder dialoguer entre eux. Elle saisit du premier coup chacun des mots que son fils arrive à prononcer, devinant même le non-dit.

«Toi aussi tu serais capable au bout d’une semaine», assure la dame en me faisant remarquer que l’immersion reste la meilleure façon d’apprendre une langue qui nous est totalement étrangère. Un truc avec Olivier? Lui poser des questions qui amènent des «oui» ou des «non». 

Le principal concerné semble parfaitement d’accord avec cette théorie. Ses yeux rieurs en disent long sur sa volonté de nous démontrer qu’avec patience et humour, on peut surmonter les obstacles de la communication. 

«Lorsqu’on est avec Olivier, on entre dans un autre monde. Moi-même, avant de mettre le pied ici, il faut que je me parle», explique Michèle Pagé qui, comme nous tous, court après le temps. En présence de son fils par contre, elle ajuste son rythme au sien. 

Olivier vit avec la paralysie cérébrale, mais il n’est pas différent des autres hommes de 28 ans qui aiment se retrouver entre amis et autour d’une bière, partir en week-end et improviser selon l’humeur du moment.

Confiné à son appartement où il reçoit des services de maintien à domicile 24 heures sur 24, Olivier se sent bien seul à travers ce va-et-vient. Pour échapper à sa monotonie, il a besoin d’un coup de main.

«Je suis à la recherche d’un gars fort, qui aime rire, qui a une auto, qui n’a peur de rien...», a-t-il énuméré dans son message Facebook où le Trifluvien s’est engagé à rembourser les frais de déplacement de celui qui acceptera de le suivre bénévolement dans sa quête de liberté.

Tout comme lui, Michèle Pagé espère que quelqu’un quelque part se portera volontaire, même si cet appel à tous lui ramène en plein visage la réalité de son fils.   

«J’ai 55 ans. Je ne peux quand même pas sortir dans les bars avec lui! Je suis sa mère, pas sa blonde...»

Celle qui a toujours répété «Je vais faire jusqu’au bout du maximum de ce que je pourrai» se rend à l’évidence. Olivier sera toujours un être fragile, mais ce n’est plus un enfant. Le jeune homme adore sa mère, mais c’est sur l’épaule d’une copine qu’il aimerait appuyer sa tête en regardant un film.

Olivier souhaite rencontrer l’âme sœur. 

«J’ai toute ma tête. C’est mon corps que je ne contrôle pas parfaitement. Je ne vous cacherai pas que j’ai besoin d’aide pour manger... Oui, peut-être que ça fait peur, mais à vous d’en juger seulement», écrit-il en toute franchise à l’intention de celle pour qui la paralysie cérébrale n’est pas une barrière à l’amour. 

Parfaitement conscient que cette personne pour le moins exceptionnelle ne sera pas facile à trouver, Olivier croit cependant qu’elle existe.

Et non, spécifie son message, il n’a pas de voiture. Mais est-ce si important au fond?

«J’ai un teint basané, des bras musclés et un grand cœur qui peut aimer malgré l’handicap.»

Isabelle Légaré

Éloïk, le plus beau cadeau de Roxanne

Peu importe comment la question lui est posée, Roxanne Dupont ne veut pas de cadeau du père Noël cette année.

«J’ai besoin de rien. J’ai déjà tout ce qu’il me faut. Ça se voit.»

Entre deux brassées de lavage, elle a pris le temps de faire des muffins dont la bonne odeur parfume le logement. Quelques boîtes emballées joliment sont déjà sous le sapin protégé par une barrière. Plus sage ainsi. Deux petites mains curieuses pourraient s’en donner à cœur joie avant le temps. 

Parlant du loup, Éloïk, 13 mois, avance vers sa mère d’un pas mi-assuré, mi-hésitant. Les deux s’esclaffent. Elle n’a d’yeux que pour lui. 

Roxanne aura 19 ans à la fin du mois de janvier, mais pour le moment, elle a toujours 18 ans et en avait 17 au moment de donner naissance à son fils. C’est la première fois qu’on se rencontre même si j’ai déjà raconté une parcelle de son histoire.