Joane Desaulniers souhaite faire reconnaître l’apport important des Autochtones dans sa vie et dans la nôtre.

Une vie avec les Atikamekw

CHRONIQUE / Joane Desaulniers avait 25 ans la première fois qu’elle est montée à bord du train et très honnêtement, la nouvelle enseignante n’avait aucune idée de l’endroit où on allait la faire descendre.

«Je pense que je n’avais jamais vu d’Amérindiens de ma vie.»

Sur le quai d’embarquement, sa mère s’était approchée du conducteur: «N’oubliez pas de vous arrêter à Wemotaci!»

«Ne vous inquiétez pas madame. On va débarquer votre fille devant l’épinette qu’elle veut...»

La jeune passagère était tellement fière. C’était son premier vrai emploi. Elle aurait pu avoir sa classe en ville, mais son amour de la nature et son besoin d’aventure l’avaient convaincue de poser sa candidature pour un poste généralement peu convoité.

Assise sagement sur le bord de l’allée, Joane pouvait voir les bûcherons, chasseurs et pêcheurs embarquer le long du chemin. Ils lui jetaient un coup d’œil surpris et curieux. L’un d’entre eux s’est finalement décidé à lui demander où la demoiselle s’en allait comme ça.

Joane se souvient encore de chacune de leurs réactions à sa réponse pourtant enthousiaste.

«Enseigner à Wemotaci? Hein? Tu n’es pas sérieuse? Tu sais que ce sont des indiens qui vivent là-bas? Tu n’as pas peur?»

Non, elle n’avait pas peur, même qu’aujourd’hui, l’enseignante affirme avoir tiré des leçons de l’accueil qu’on lui a réservé. Les Atikamekw l’ont adoptée sans jugement, dans le respect de sa culture et de sa vision, même différente, de l’éducation.

Joane Desaulniers souhaite qu’on en fasse autant envers ses voisins et amis.

Sa vie est ici. Depuis 29 ans.

Notre entretien se déroule à Shawinigan où elle revient passer des week-ends en compagnie de sa mère vieillissante.

Habituée de travailler dans l’ombre de sa classe, à l’école secondaire Nikanik, la femme de 58 ans s’étonne qu’on puisse s’intéresser à son parcours pour le moins singulier depuis sa sortie de l’université.

Joane Desaulniers a œuvré au sein des communautés atikamekw, en Haute-Mauricie, parmi les détenus de la prison de Drummondville et auprès des anglophones de Winnipeg avant de revenir s’installer pour de bon à Wemotaci.

Nous nous étions rencontrées quelques jours avant qu’un garçon de 8 ans se fasse happer mortellement par un train. Je l’ai rappelée, la sachant bouleversée par cette tragédie survenue à la fin des classes.

«Toute la communauté est sous le choc. C’est épouvantable ce qui est arrivé... L’enfant était le fils de deux anciens élèves. J’ai enseigné à ses oncles et à ses tantes. Je suis une amie de son grand-père.»

Depuis 29 ans, Joane Desaulniers enseigne le français à Wemotaci.

Joane Desaulniers a entendu le train crier plusieurs fois avant d’apercevoir une voiture de police rouler à vive allure vers le pont enjambant la rivière Manouane. Aussitôt, un vent de panique a déferlé sur le village plongé, depuis, dans le deuil.

L’enseignante pleure avec les siens et dit s’inspirer de leur résilience.

Survivre aux malheurs... Il en a été longuement question lors de notre conversation autour d’un café. Joane Desaulniers est revenue sur le contenu d’une lettre d’opinion qu’elle signait, en juillet dernier, texte dans lequel elle se désole de constater que la réalité autochtone n’est pas suffisamment connue des Québécois.

Joane Desaulniers en a pour preuve le drame des pensionnats. Encore aujourd’hui, en 2018, elle côtoie des personnes meurtries à jamais par les sévices subis pendant leur enfance.

«Chaque jour, je vois leur mal de vivre.»

Ces hommes et ces femmes ont eu des enfants à qui ils n’ont pas toujours su donner l’amour qu’ils n’ont pas reçu eux-mêmes. Ces carences affectives se transmettent de génération en génération. Dans sa classe, des adolescents continuent de souffrir en silence.

«Sur la centaine de jeunes à qui j’ai enseigné, des dizaines se sont suicidés.»

Au printemps, les médias rapportaient qu’une soixantaine d’élèves de l’école primaire s’étaient automutilés ou avaient été mutilés par d’autres écoliers. Ils avaient utilisé des lames de taille-crayons pour relever ce défi probablement lancé dans la cour de récréation.

Les services sociaux sont rapidement intervenus. L’enseignante parle d’un effet d’entraînement parmi des enfants vraisemblablement laissés à eux-mêmes.

Les emplois se font rares à Wemotaci. À la pauvreté peuvent s’ajouter des problèmes liés à la toxicomanie et à la dépendance au jeu.

À première vue, le portrait est plutôt sombre, mais elle reste. «Je me sens encore utile ici et privilégiée de poursuivre l’aventure avec eux.»

Sans le savoir, ses voisins et amis lui inculquent le plus important: reconnaître les petits bonheurs parmi les grandes misères.

«Les Atikamekw sont des gens très généreux. Avec eux, j’apprends à prendre le temps, à apprécier ce que la vie m’apporte. Ils ne portent jamais de montre. Ils vivent selon les saisons.»

Elle compte parmi ses anciens élèves des hommes et des femmes qui ont persévéré et réussi. Ils vivent à «Wemo» ou ailleurs.

La dame les sait heureux et c’est tout ce qui compte aux yeux de celle qui ne songe pas à la retraite. Pas maintenant. Arrêter d’enseigner voudrait dire quitter des gens qu’elle aime profondément.

Joane Desaulniers ne vient plus à Wemotaci à bord d’un train, mais en empruntant la route forestière, au volant de sa jeep dont le pare-brise se recouvre de poussière tout au long des 115 kilomètres en gravier.

L’esprit clair, la conductrice renoue avec la quiétude, un sentiment que la ville peut difficilement lui offrir. Ses deux chiens sur la banquette arrière, l’enseignante est impatiente d’y retrouver sa maison, son école et la communauté dont elle fait partie.