Michaël lui manque énormément, mais Lyne Turgeon est fière de lui et de sa générosité.

Son fils, ce héros

CHRONIQUE / Michaël s’était déjà exprimé sur la question à l’occasion d’un souper de famille. De fil en aiguille, la conversation avait bifurqué sur les volontés de chacun après le décès.

Et toi, qu’est-ce que tu veux?

L’un voulait être incinéré, l’autre, exposé.

«En tout cas, moi, si je meurs et que mes organes sont encore bons, vous donnez tout.»

Michaël n’aurait pas pu être plus clair pour ses proches.

Peu de temps après cette réunion familiale, le jeune homme de 27 ans a fait don de son cœur, de ses deux poumons, de ses deux reins, de son foie, de son pancréas et de certains tissus, dont la cornée.

La journée avait pourtant bien commencé. C’était le 13 octobre 2015.

Assistante technique en pharmacie, Lyne Turgeon s’était présentée de belle humeur à son travail où, peu après son arrivée, le père de Michaël l’a contactée.

«Il a eu un grave accident de la route. Je vais te chercher. On s’en va à l’Hôpital Sacré-Coeur, à Montréal.»

La conjointe de Michaël était déjà sur place à l’arrivée de ses parents et de sa sœur Joannie. Une infirmière les a aussitôt réunis dans une petite salle où un médecin est venu leur annoncer ce qu’ils redoutaient.

Michaël glissait lentement vers une mort neurologique. Seulement 10 % de son cerveau était encore «vivant». Une question d’heures avant la fin.

La question suivante n’a pas pu se faire attendre, malheureusement.

La famille autorisait-elle ou non le don des organes et tissus de Michaël? Si oui, ses fonctions vitales allaient êtes maintenues artificiellement jusqu’à leur prélèvement.

«Tout ce qu’on avait pour prendre cette décision, c’était cette conversation qu’on avait eue avec lui.»

Michaël n’a pas idée comment son «Donnez tout» a allégé la souffrance des siens au moment de parler en son nom.

C’est pourquoi sa mère tient à prendre la parole en cette Semaine nationale du don d’organes et de tissus.

Victime d’un grave accident de la route, Michaël, 27 ans, a prolongé des vies en perdant la sienne.

«S’il vous plaît, dites vos intentions aux gens qui vous entourent. Ce sont eux qui prendront la décision. Ne faites pas juste signer votre carte d’assurance-maladie. Dites-leur que c’est important pour vous.»

Il faut éviter que la famille, déjà sous le choc d’une mort inattendue, s’oppose au don d’organes parce qu’elle ignorait que c’était la volonté de l’être cher qui n’est plus là pour le répéter.

Originaire de l’Abitibi-Témiscamingue, Lyne Turgeon a habité pendant une trentaine d’années dans la région de Lanaudière avant de venir s’installer à Shawinigan où elle dit se reconstruire, peu à peu.

La première guitare électrique de Michaël est dans un coin du salon. Il l’avait reçue pour ses 14 ans et s’était pris de passion pour cet instrument.

«Michaël était un être sensible et musical. Il avait sept guitares, un drum, un clavier... Il entendait une musique, prenait son instrument et la rejouait!»

Sa mère ouvre une petite boîte bleue sur laquelle est écrit: «Le souvenir, c’est la présence dans l’absence». Ce coffret lui a été offert à l’hôpital. On avait pris soin d’y déposer une mèche de cheveux de Michaël.

«C’est comme une naissance à l’envers», me dit-elle avant d’insister sur l’importance d’entourer les familles de donneurs, en leur apportant le soutien physique et psychologique nécessaire lorsque tout se précipite pour elles, dans les couloirs de l’urgence.

Lyne Turgeon se revoit, assise sur une chaise blanche en métal, à devoir assimiler le pronostic irréversible, à discuter de l’arrêt des traitements, à réfléchir aux différentes options de dons, à communiquer la réponse à Transplant Québec, à remplir un long formulaire dévoilant des renseignements d’ordre médical et social de son garçon... Tout cela, en essayant d’encaisser le coup. L’inimaginable s’était produit.

Heureusement que son garçon avait clairement signifié qu’il consentait au don de ses organes. Dans le doute, sa mère n’aurait peut-être pas eu la force de passer à travers les étapes qui suivent cette décision que sa famille a rendue pour lui.

La femme avoue que son premier réflexe aurait peut-être été de rentrer à la maison pour vivre son deuil le plus rapidement possible.

Étendue aux côtés de Michaël immobile dans le lit d’hôpital, sa mère lui a longuement caressé ses larges épaules tout en lui fredonnant des berceuses, comme lorsqu’il était un enfant. Son fils s’apprêtait à poser un geste héroïque.

«À un moment donné, il faut que tu sortes de ton rôle de victime, que tu arrêtes de subir pour te demander ce que tu peux faire avec cette situation-là.»

Alors que les heures s’envolaient une à une, un chum de musique s’est présenté pour faire jouer une composition que Michaël avait enregistrée.

Lyne n’oubliera jamais ce moment de plénitude. La mélodie a accompagné le musicien jusqu’à son dernier souffle.

Au moment de sortir la civière de la chambre, les gens sur l’étage se sont réunis en silence près du patient. Tout doucement, ils se sont mis à chanter «Hallelujah».

En faisant don de sept organes, Michaël a changé la vie de six personnes.