Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Cuisiner, c’est ce que Kaven (prénom fictif) aime faire le plus. 
Cuisiner, c’est ce que Kaven (prénom fictif) aime faire le plus. 

S’épanouir à feu doux

CHRONIQUE / «Tenez, j’ai fait ça pour vous. Est-ce que j’ai écrit votre nom comme il faut sur le couvercle?»

Rien à redire sur l’orthographe et certainement pas pour cette gentille attention. Ça tombe bien, je n’avais plus de trempette dans le frigo. Idéal avec des crudités et pour alimenter la conversation avec l’adolescent devant moi.

Kaven est le prénom qu’il a choisi pour l’occasion. Il a 16 ans. La Loi de la protection de la jeunesse m’oblige à préserver son identité même si le jeune homme aurait préféré ne pas avoir à nous tourner le dos sur la photo.

Il est fier de lui et son entourage aussi. C’est la raison pour laquelle on a tenu à me le présenter. Ce jeune met la main à la pâte pour prendre sa vie en main. Les ingrédients sont là. Il est en train de les trouver.

Depuis deux ans, l’adolescent est hébergé au centre de protection et de réadaptation, anciennement connu sous le nom de pavillon Bourgeois, à Trois-Rivières.

Kaven ne veut pas me dire ce qui est arrivé exactement, mais c’était suffisamment sérieux pour que des policiers le sortent de sa famille d’accueil pour le déposer ici.

Pas besoin de connaître tous les détails pour comprendre que Kaven ne l’a pas eu facile, comme on dit.

Aussitôt que l’entrevue débute, le garçon me remet une lettre intitulée «Histoire de vie». Il m’invite à la lire, comme s’il avait deviné que j’allais lui demander pourquoi la protection de la jeunesse veille sur lui.

L’essentiel de ce que je dois savoir est là, dans ce texte qui, dès la première phrase, évoque «les difficultés personnelles importantes» de sa mère et de son père.

Kaven n’avait que 3 ans lorsqu’il a dû être confié à une famille d’accueil où il est demeuré pendant huit ans avant de la quitter pour une autre.

La négligence parentale dont il avait été victime n’était pas sans conséquence. Kaven était un garçon très colérique. Il faisait des crises à répétition.

«J’étais violent verbalement et physiquement. Je pouvais lancer et même briser des objets.»

La médication et les interventions adaptées à ses besoins ont permis d’atténuer ses problèmes de comportement, mais pas au point de tout régler.

«Il est arrivé une situation dont je ne suis pas très fier, qui m’a amené à être retiré de ma famille d’accueil...», se limite-t-il à mentionner.

Kaven présentait un danger pour lui-même et pour les autres enfants dans la maison. Il lui fallait un encadrement plus serré, d’où son placement, à la fin de l’été 2018, au centre de réadaptation.

L’adolescent gribouille sur une feuille de papier pendant que son intervenant, Alexandre Côté, me raconte ce que je viens de vous résumer.

«Je vous écoute! Ça m’aide à me concentrer», assure Kaven qui se prête patiemment au jeu des questions-réponses, mais non sans avoir hâte de raconter pourquoi la cuisine est la meilleure chose qui pourrait arriver dans son histoire.

Justement, parlons-en de sa trempette qu’il prépare en un tour de main, sans se laisser distraire. Dans une cuisine, Kaven entre dans sa bulle. Il est calme, efficace et, surtout, mieux dans sa peau.

Tout a commencé par un atelier culinaire offert au printemps 2019 à tous les jeunes hébergés au centre de réadaptation. Kaven a démontré un enthousiasme évident à l’égard des recettes qu’il devait concocter.

«J’aimais tout faire!»

Ses éducateurs l’ont remarqué. Un stage lui a été proposé dans le cadre du programme de formation préparatoire au travail.

«J’ai accepté sans hésiter!»

Son amour pour la cuisine le pousse à faire les efforts dans les matières académiques où la motivation n’est pas toujours au beau fixe. Pendant que son attention est portée sur le plat qui mijote à feu doux, Kaven contrôle son impulsivité et gère son agressivité. C’est la preuve qu’il peut y arriver.

Un jour, cuisiner sera son métier.

«C’est mon objectif!»

Pour le moment, à raison de trois jours par semaine, Kaven participe à la préparation des repas au Centre Cloutier-du Rivage et du Centre Saint-Joseph. C’est ici que je l’ai retrouvé en compagnie de sa mentore près des fourneaux, Eve-Lyne Martin.

«Il faut enlever le mot ''aide''. Kaven est un vrai cuisiner!», précise-t-elle en faisant allusion au texte que le jeune homme m’a remis et dans lequel il se présente comme un aide-cuisinier.

Vaillant, rapide, minutieux, de bonne humeur, à son affaire, respectueux... L’adolescent est tout cela lorsqu’il enfile son tablier.

Kaven continue de gribouiller sur sa feuille, mais ne peut s’empêcher de sourire en écoutant Eve-Lyne le vanter de la sorte.

«J’apprends quelque chose de nouveau!»

À faire de la guacamole, une tarte aux pommes, un pouding chômeur... La liste serait trop longue à énumérer, mais ce que l’ado retient avant tout de cette expérience, c’est qu’il fait partie de l’équipe, lui qui n’a pas eu la chance de grandir en développant un lien d’attachement solide.

Entouré de ses collègues, Kaven se sent apprécié et valorisé. Comme dans une famille.