Julie Gagnon et Audrey Doucet, deux amies, serveuses et maintenant propriétaires du restaurant Les ailes du sport.

Quand deux serveuses achètent le resto

CHRONIQUE / Audrey Doucet et Julie Gagnon ne comptent plus le nombre de fois où elles se sont fait cette promesse: «Un jour, on l’aura, notre resto!»

Quand ce n’était pas l’une qui formulait ce voeu à voix haute, c’était l’autre. Souvent en chœur.

Les deux serveuses entamaient cette conversation une fois les derniers clients partis, les tables débarrassées et la vaisselle propre. Elles prenaient le temps de s’asseoir à leur tour, en profitaient pour se servir un plat et un peu de vin, la recette parfaite pour nourrir de grandes ambitions.

Les filles ne pouvaient jurer de rien, mais elles aimaient l’idée que ce rêve allait se concrétiser en temps et lieu. Un jour donc.

C’est chose faite. Leur patience a été récompensée.

Depuis un an, les deux collègues sont restauratrices tout en continuant d’être serveuses. Ce n’est pas parce qu’elles sont devenues propriétaires des lieux qu’Audrey et Julie vont cesser d’exercer ce métier qu’elles aiment depuis toujours et pour longtemps.

Audrey, 38 ans, et Julie, 45 ans, sont toutes les deux originaires de Sainte-Ursule. Elles ne se connaissaient pas avant de devenir, il y a près de vingt ans, des collègues de travail au restaurant Les ailes du sport, à Louiseville.

On peut parler d’un coup de foudre d’amitié pour celles qui n’ont rien en commun avec la serveuse automate qui chante, dans la complainte bien connue de Starmania... «J’veux pas travailler juste pour travailler, pour gagner ma vie...»

«Je n’aurais pas fait une job, assise derrière un bureau. J’ai besoin du contact humain!», soutient Audrey.

Quand, en 2018, les anciens propriétaires ont annoncé leur intention de fermer le restaurant, la femme était découragée. L’idée de retourner aux études lui a effleuré l’esprit sans grand enthousiasme.

«Oui, mais en quoi?», s’est-elle demandé avant d’offrir ses services à un autre resto du coin.

La serveuse d’expérience n’a jamais eu le temps d’y mettre les pieds, devancée par une question qu’elle n’attendait pas de sa patronne: «Tu ne serais pas intéressée à racheter?»

C’était un vendredi. Audrey a dormi sur cette proposition une couple de nuits avant de contacter Julie qui était en train de faire une sieste sur le divan.

«Allo! Est-ce que je te dérange?»

Audrey ne dérange jamais Julie. L’inverse est aussi vrai.

«Est-ce que ça te tente t’acheter le resto avec moi?»

Julie s'est levée d’un bond. Elle ne rêvait pas. C’était maintenant ou jamais. «Go!», a-t-elle répondu au bout du fil.

Dès le lendemain, une entente était signée. Les deux serveuses allaient devenir propriétaires de l’établissement. Elles gardaient leur emploi et sauvaient celui de leurs collègues de longue date.

«Ça s’est fait très vite. On ne voulait pas que ça ferme!»

Les clients sont ravis. Audrey et Julie en connaissent plusieurs par leur prénom. Certains viennent manger ici tous les jours, quand ce n’est pas plus d’une fois par jour. Depuis un an, ces habitués aiment leur répéter qu’ils sont heureux pour elles.

«Ça paraît que vous aimez ça.»

Les deux restauratrices se regardent en me décrivant la scène. Vous devriez voir leur sourire.

«Quand tu aimes ce que tu fais, c’est facile», soutient Julie qui est retournée étudier au cégep lorsqu’elle était âgée dans la trentaine avant de revenir sur le plancher.

«Quand tu commences dans la restauration, c’est difficile d’arrêter. Être serveuse, c’est un super beau métier.»

Audrey et Julie ont eu de l’aide de leurs proches pour se lancer en affaires. Un coup de main aussi de leurs nombreux contacts accumulés depuis vingt ans. L’ancienne propriétaire a également joué un rôle inestimable pour faciliter le tout.

Rares sont ceux qui leur ont demandé, sceptiques quant à la suite des choses: «Savez-vous dans quoi vous vous embarquez?»

Oui, elles le savaient et ne le regrettent tellement pas.

Les premières semaines, les deux nouvelles restauratrices avouent avoir été sur l’adrénaline. Elles avaient beau connaître sur le bout de leurs doigts le métier de serveuse, il leur fallait maintenant apprendre à la vitesse grand V les bases de la comptabilité, de la gestion de personnel, du fonctionnement des paies... Un chausson avec ça?

«Ce n’est pas pour nous vanter, mais ça a bien été!»

Les deux serveuses ont la fibre entrepreneuriale. Aucun doute là-dessus.

Entourées d’une vingtaine d’employés dont plusieurs sont là, comme elles, depuis longtemps, Audrey et Julie parlent de «leur belle équipe » et touchent la table en bois pour conjurer le mauvais sort qui affecte plusieurs restaurateurs.

Ici, on ne vit pas vraiment la pénurie de main-d’œuvre. Ça doit être à cause des boss, un terme qu’Audrey préfère changer pour leaders.

«On était des serveuses avant et on l’est encore. On essaie que tout aille bien, que tout le monde soit égal.»

Les deux proprios continuent de servir le plus souvent possible, mais surtout, elles ne ratent jamais l’occasion de se présenter dans la salle à manger pour saluer les clients de leur restaurant.

«C’est à nous!», se félicitent Audrey et Julie avant de partager cette réflexion en guise de dessert: «Il ne faut jamais arrêter de croire en son rêve, même quand tu penses que ça ne se peut pas. Tout peut arriver un jour.»