Isabelle Légaré
En ce temps de pandémie, le piano de la résidence Les Marronniers est aussi en confinement...
En ce temps de pandémie, le piano de la résidence Les Marronniers est aussi en confinement...

Le guitariste délaissé, le piano sans public

CHRONIQUE / Monsieur Cyr a rangé sa guitare, bien malgré lui. «Ce n’est pas moi, ce sont eux qui viennent me chercher pour m’entendre jouer!», s’est-il défendu avant d’obtempérer au énième avertissement du directeur.

«Eux», ce sont ses voisins d’étage, confinés dans leur petit chez-soi respectif en attendant que passe la pandémie. Triste époque pour les plus de 70 ans.

«C’est mon devoir de vous protéger. Vous et les autres», lui a répété Sylvain Bellemare, sincèrement désolé de la situation.

L’homme de 85 ans s’est rendu à l’évidence. Il était plus sage de remiser temporairement son instrument de musique que de provoquer un attroupement de spectateurs devant la porte de son appartement, encore moins dans l’une des aires communes du complexe d’hébergement pour personnes âgées.

Avant que ne soit déclarée la crise sanitaire, le guitariste s’y pointait souvent après le souper. Monsieur Cyr aime s’accompagner en chantant un peu de tout. De Jacques Brel à Paul Piché.

«Certains soirs, ça vire en mini-party!», au dire du directeur général de la résidence Les Marronniers, à Trois-Rivières.

L’octogénaire a compris le sérieux de la situation et s’est mis au diapason des consignes. Mieux encore, il a accepté de jouer un rôle de leader auprès des plus «durs de comprenure», si je peux me permettre l’expression.

Sa guitare est sur pause et le restera aussi longtemps qu’il le faudra. Inutile d’insister. Pas de musique ni de rassemblement.

Un silence inhabituel enveloppe également le piano blanc qui trône dans l’entrée de l’immeuble. L’instrument y est toujours, mais le banc a été mis à l’abri des tentations.

«Je l’ai caché dans mon bureau… »

Le directeur a dû prendre cette décision à regret. Madame Roy ne lui a pas vraiment donné le choix.

La femme de 90 ans résistait difficilement à la vue du clavier sur lequel elle a l’habitude d’interpréter des airs connus, sous l’oreille attentive des résidents qui passent par le hall pour se rendre à la salle à manger.

C’était avant que la pandémie change complètement la routine et que son public soit contraint de rester dans les chambres où sont maintenant servis les repas.

Or, à quelques reprises, Madame Roy est sortie de chez elle sur la pointe des pieds afin de s’installer au piano, incognito.

Ce qui devait arriver arriva.

Au son des premières notes, d’autres personnes ont décidé de l’imiter en allant la retrouver.

Le directeur a également dû mettre gentiment au pas les plus en forme, soit ceux et celles qui avaient coutume de se rendre à pied à l’épicerie la plus près ou d’aller se promener dans les rues avoisinantes.

Faute de pouvoir compter sur un nombre suffisant d’employés pour accompagner individuellement ces marcheurs, Sylvain Bellemare ne peut plus encourager les sorties du genre à l’extérieur.

Plusieurs membres de son personnel sont maintenant assignés à la désinfection. Tous les sacs d’épicerie apportés par les proches des résidents sont notamment nettoyés avant d’être redistribués à qui de droit. Même chose pour les livraisons provenant des pharmacies.

À l’intérieur par contre, les promenades sont autorisées. Les corridors sont larges. Monsieur Cyr, le guitariste en congé forcé, en profite pour arpenter quotidiennement les quatre étages, privilégiant même les escaliers à l’ascenseur.

L’adaptation est plus difficile pour Madame Roberge qui a fondu en larmes en réalisant que sa sœur, venue lui rendre visite, ne pouvait pas franchir la porte vitrée de la résidence. Les deux femmes se sont envoyé la main, chacune de leur côté.

«Ça brise le cœur…», avoue Sylvain Bellemare avec compassion pour Madame Roberge qui lui pose la question dès qu’elle le croise: «Quand est-ce que ça va finir, monsieur le directeur?»

L’homme ne connaît pas la réponse, sinon que les chiffres lui donnent raison.

Jusqu’à preuve du contraire, on ne dénombre aucun cas de COVID-19 dans le complexe d’hébergement où résident 132 personnes dont la moyenne d’âge est de 85 ans.

«Personne ne tousse!», affirme Sylvain Bellemare avec soulagement.

Chaque jour, le responsable des loisirs fait sa tournée des résidents, au téléphone ou en personne, un à un. «Comment ça va aujourd’hui?»

Un masque au visage, l’animateur use de psychologie 101 pour aider son monde à garder le moral malgré l’arrêt des activités sociales.

«On se fait un devoir de surveiller leur santé mentale», assure le directeur qui a récemment écrit à ses protégés: «Soyez patients et bientôt, nous nous retrouverons ensemble, dehors, dans la salle à manger ou même autour du piano. Profitons-en pour nous recueillir et soyons prêts à nous réjouir et nous épanouir lorsque les portes vont s’ouvrir.»

Madame Lemay est sans aucun doute la plus patiente d’entre eux.

Ce lundi 13 avril, c’est son anniversaire. Elle aura 100 ans. Les membres de sa famille devaient se réunir aux Marronniers pour souligner l’événement comme il se doit, mais le coronavirus est venu jouer le trouble-fête.

«Tout est remis à plus tard», confirme avec déception Sylvain Bellemare.

Monsieur le directeur entend néanmoins se tourner vers la vidéoconférence pour permettre à la compréhensive centenaire de recevoir, en direct de sa chambre, tous les vœux de bonheur, de santé et d’amour qu’elle mérite.

Bonne fête Madame Lemay. Bon confinement.