Originaire de l’île de Saint-Martin, Myrtille Brookson est propriétaire du Kaffé Myrtille, à Trois-Rivières.

L’après-Irma de Myrtille

CHRONIQUE / Bien que l’ambiance tranquille du café détonne avec la fureur de l’ouragan, il y a un peu d’Irma chez Myrtille Brookson. Si la machine à expresso pouvait parler, elle témoignerait de la force de la nature de celle qui l’a récupérée dans les décombres de l’aéroport dévasté de Saint-Martin afin de lui offrir une deuxième vie dans une polyclinique de Trois-Rivières.

Pour Myrtille aussi, il s’agit d’un nouveau départ.

Rejoint cette semaine via un appel vidéo, Sylvain Frigon a une vue splendide sur la mer dont le turquoise se marie avec le bleu du ciel. La chaleur et le soleil semblent traverser l’écran de son cellulaire qu’il dirige vers la fenêtre afin que je puisse admirer le paysage qui a repris ses lettres de noblesse. Un nouvel arbre s’est même enraciné près de la résidence familiale.

Sylvain l’appelle «son» Moringa. L’arbuste aux nombreuses vertus a discrètement poussé sur son terrain au lendemain du 6 septembre 2017. Depuis, l’homme se réconcilie avec la nature capable de beauté après s’être montrée si déchaînée.

Âgé de 48 ans, Sylvain Frigon a vécu sa jeunesse sur le bord du lac à la Tortue, à Shawinigan. C’est au cours d’un voyage entre amis qu’il a découvert l’île antillaise pour laquelle le technicien en architecture a eu un réel coup de cœur, au point de s’y installer en 2005.

Sylvain a rencontré Myrtille deux ans plus tard par l’entremise d’un ami pâtissier. La jeune femme avait grandi ici. Elle était revenue vivre à Saint-Martin après des études en droit fiscal, à Amsterdam. Les deux amoureux sont aujourd’hui les heureux parents d’un garçon, Ocean, âgé de 7 ans.

La petite famille était en vacances au Québec lorsque la menace d’Irma a commencé à se faire sentir sur les Caraïbes. Le retour à la maison était prévu pour le 3 septembre, mais sachant que Saint-Martin se trouvait dans la trajectoire de l’ouragan, Myrtille a décidé de rester à Shawinigan avec le petit.

«Ça va frapper. Je ne vais pas rentrer.»

La femme avait déjà vécu plusieurs cyclones dont un particulièrement violent - l’ouragan Luis - lorsqu’elle avait 17 ans.

«Ça avait fait beaucoup de dégâts. On n’a pas eu d’eau durant un mois et nous avons été sans électricité pendant environ trois mois.»

Sylvain est néanmoins parti. Il fallait sécuriser leur maison même si elle avait été construite pour faire face à la saison des ouragans. Les parents de Myrtille et des amis y ont également trouvé refuge, en se mettant à l’abri dans une petite pièce du sous-sol.

Au rez-de-chaussée, l’équivalent de quatre portes-patio ont implosé. Les occupants ont profité d’une brève accalmie pour remonter à l’étage et refermer l’ouverture avec un matelas, des planches du lit et des contreplaqués. Ils devaient se grouiller.

«C’est ce qui a sauvé la maison, car si le vent entrait, le toit partait», soutient Myrtille qui peut très bien imaginer le bruit infernal au plus fort de l’ouragan.

«Ils ont vraiment eu peur», raconte la femme qui est demeurée sans nouvelles des siens pendant cinq jours, jusqu’à ce qu’un bref texto – «We are ok» - la rassure un peu.

Sylvain Frigon, Myrtille Brookson et leur fils Ocean.

«Je le sentais dans mon cœur qu’ils n’étaient pas morts.»

Myrtille savait aussi que le pire était à venir, qu’une fois le cyclone passé, l’île de Saint-Martin ressemblerait à une zone de guerre avec tous ces bâtiments éventrés, les plages ensevelies de débris, les routes barrées par les militaires et des malheureuses scènes de pillage.

Sylvain avait investi dans un restaurant que l’ouragan a complètement fait disparaître. Il n’y avait plus de plancher, de toiture, de fourneaux... Plus rien. Seuls les piliers en béton avaient résisté.

L’aéroport Juliana, dans la partie néerlandaise de l’île, a été durement endommagé. Myrtille y exploitait un café qui n’a pas été épargné.

«Tout était à refaire. J’ai sauvé quelques pièces seulement.»

Dont sa machine à expresso de laquelle émane un arôme qui enveloppe, deux ans plus tard, l’entrée de la polyclinique du boulevard des Récollets.

Le Kaffé Myrtille y a vu le jour il y a un an. Sympathique et chaleureux, l’endroit symbolise un tournant pour Myrtille dont la joie de vivre a quelque chose de contagieux dans la place. Elle parle et sourit sans arrêt, passant dans la même phrase de l’anglais au français.

«Je ne suis pas une victime. Irma m’a donné beaucoup de force aussi! »

Myrtille et Sylvain réfléchissaient depuis quelques années déjà à la possibilité de venir s’installer au Québec. Le cyclone les a poussés à prendre une décision qu’ils n’auraient peut-être jamais prise.

D’un optimisme à toute épreuve, Myrtille y a vu une occasion de changer de vie. Elle se réjouit d’avoir osé cette aventure pour son fils qui adore, comme son père, grandir en bordure du lac à la Tortue.

«Notre petit nid d’amour», me dit Sylvain qui est régulièrement retourné à Saint-Martin au cours des deux dernières années pour travailler à sa reconstruction et mener à terme des contrats.

Le Québécois avait gardé un souvenir «terrifiant» d’un ouragan de catégorie 2 vécu dans le passé. Ce qu’Irma lui a fait vivre n’a rien de comparable.

«Mais en bout de piste, presque tout ce qui est ressorti de ça est positif.»

Sylvain a notamment réalisé qu’il ne sert à rien de se battre contre la nature ou contre des événements qui veulent «vous passer sur le corps», image-t-il avant d’ajouter que peu importe la tempête qui fait rage autour ou à l’intérieur de soi, il faut ouvrir la porte.

«Laissez passer et trouvez des solutions pour vivre en harmonie avec tout cela. Il y a des fleurs et des arbres qui vont repousser.»

Peut-être bien un Moringa. Ou un café.