Née en Inde, Eisha Marjara a grandi à Trois-Rivières. Hospitalisée pour d’importants troubles alimentaires, la jeune femme qu’elle était en juin 1985 a vu sa vie bouleversée par le décès de sa mère et de sa soeur dans l’explosion du vol Air India 182 en partance de Montréal.

La fée Eisha

CHRONIQUE / Eisha Marjara a 52 ans. Sous son corps très menu et d’apparence fragile se révèle la force inébranlable d’une femme dont la vie a été marquée par l’anorexie, mais également par la mort tragique de sa mère et de sa sœur dans l’explosion du vol 182 d’Air India, le 23 juin 1985.

«Je suis née en Inde. J’avais 4 ans lorsque nous sommes venus vivre au Canada. Nous avons d’abord habité à Québec avant de nous établir à Trois-Rivières. Mon père était professeur à l’université. Il enseignait l’anglais.»

Eisha m’a donné rendez-vous dans l’appartement de celui-ci, à Montréal, où la cinéaste qu’elle est devenue réside aussi.

«Mon père est retourné en Inde pour l’hiver», me dit celle qui, fillette, n’aimait pas que d’autres enfants s’amusent à le surnommer Ali Baba en raison du turban rouge que l’homme portait fièrement sur la tête. Lui, ça le faisait sourire.

Quelques minutes plus tôt, Eisha me montrait un portrait de sa famille, une photo qui a été prise deux jours avant l’attaque terroriste.

«C’était au bal de graduation de ma petite sœur Seema. Elle avait 16 ans. Nous étions comme des jumelles.»

Je lui fais remarquer que l’adolescente resplendit dans sa belle robe de circonstance, un contraste avec le visage sérieux de la minuscule Eisha qui a un tube inséré dans une narine.

Internée depuis près d’un an pour des troubles alimentaires sévères, la jeune femme de 19 ans devait être gavée pour reprendre tout le poids perdu à force de se priver de nourriture.

Eisha avait été autorisée à sortir pour le week-end. Au lendemain du bal, Seema partait pour l’Inde avec sa mère Devinder.

Eisha ne pouvait pas les accompagner. Son médecin s’y était opposé. «Il me manquait trois livres.»

En réalité, même si elle avait fait le poids, Eisha n’y tenait pas vraiment, à cette visite dans son pays d’origine.

«Je n’avais pas envie de grand-chose...»

Sa mère aurait tellement aimé qu’elle les accompagne.

«Elle pensait peut-être qu’un changement d’environnement allait m’aider au niveau de l’anorexie, que de me connecter avec ma famille là-bas allait me changer les idées.»

Eisha dormait quand son père Harinder, qui était demeuré avec elle au Québec, est venu cogner à la porte de sa chambre. Il était 7 h le dimanche matin, quelques heures après le départ pour l’aéroport de sa femme et de la benjamine de ses trois filles.

«Il y a eu un accident d’avion.»

Le reste de la journée, ils sont demeurés rivés devant le téléviseur pour essayer de comprendre ce qui était arrivé.

Une bombe avait explosé alors que l’appareil se trouvait au-dessus de l’Atlantique. Les 329 passagers et membres d’équipage avaient tous été tués dans cet attentat avec, en toile de fond, un important conflit entre des extrémistes sikhs et le gouvernement indien.

«C’était irréel.»

Eisha, sa sœur aînée, Amita, et leur père se sont rendus en Irlande pour identifier les corps de Devinder et de Seema avant de se diriger en Inde où les cendres des deux femmes ont été dispersées dans une rivière.

De retour au pays, Eisha est rentrée directement à l’hôpital. Les maigres kilos gagnés avant cette tragédie s’étaient volatilisés en raison du traumatisme psychologique.

Une partie de sa guérison reposait sur les liens à recréer avec sa mère. Or, elle n’était plus là pour accompagner sa fille dans sa douloureuse quête d’identité.

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Fée* est son premier roman.

C’est l’histoire de Lila, une jeune fille d’origine indienne qui refuse de devenir la femme qui prend forme. Elle a peur de quitter le cocon de l’enfance. Le tourbillon de la vie adulte lui coupe les ailes. Elle cesse de manger pour stopper sa croissance et son envol.

Eisha Marjara insiste pour me dire qu’il s’agit d’une autofiction. «Des passages sont vrais, d’autres non. J’ai ajouté des personnages aussi.»

Les émotions dépeintes sont cependant les mêmes. À l’hôpital surtout.

Eisha a été mise en isolement comme Lila qui décrit... «J’étais un danger pour moi-même. Le pire, c’est que tout ce que je possédais – mes livres, mes papiers, mes crayons, ma bouteille de shampoing, même mes barrettes – avait dû être placé sous clé.»

La peau sur les os, Lila n’a plus de seins, n’a plus de cuisses, n’a plus de règles, n’a plus de désir sexuel... «À 17 ans, alors que mes camarades de classe étaient absorbés par leurs fêtes bien arrosées, leurs premiers appartements et leurs béguins débilitants, moi, j’étais déterminée à crever de faim.»

Eisha connaît trop bien cette pensée qui te dévore de l’intérieur.

«Ce n’est pas conscient, mais l’anorexie, c’est la maladie parfaite pour combattre le temps. La vie ne bouge plus», ajoute la femme de sa voix douce.

Sa propre chute libre s’est amorcée en quittant Trois-Rivières pour Montréal afin d’y poursuivre ses études collégiales.

«C’était trop vite, trop soudain. Mes amies grandissaient, mais moi, je n’étais pas rendue là.»

Le récit de Fée débute peu avant le 18e anniversaire de Lila, dans le froid polaire de février. Suicidaire, elle s’enfuit de l’aile psychiatrique où elle est hospitalisée depuis des mois.

Son plan ne se passe pas comme prévu. À travers des retours en arrière, on explore sa descente aux enfers, alors que chaque calorie est calculée et éliminée avec une dangereuse obsession.

Obligée de manger des aliments qui la répugnent, Lila passe des heures, cachée dans un coin de sa chambre d’hôpital, à l’abri des regards du corridor, à sauter sur place pour brûler ce qu’elle vient d’avaler. Elle dissimule de la nourriture sous le matelas, les meubles et même sous ses aisselles.

Comme son personnage, l’auteure a vacillé entre la vie et la mort. Le poids d’Eisha a déjà descendu jusqu’à la barre critique des 55 livres. «C’était lors de ma dernière hospitalisation. J’avais 20 ans.»

Quelque trente ans plus tard, elle va bien. «Je mange suffisamment. Je suis en santé. Je suis forte. Je suis heureuse. C’est ça le plus important.»

La fée en elle a fait la paix avec cet épisode de sa vie. L’écriture y est pour beaucoup.

«Il faut utiliser nos expériences pour grandir.»

Eisha Marjara avait un désir très fort de raconter cette histoire qui, espère-t-elle, aidera à mieux comprendre l’anorexie, une maladie complexe qui ne se résume pas à un seul mot.

«Je pense que ce livre peut amener une explication.»

*En libraire à compter du 29 janvier. Aux Éditions Marchand de feuilles.