En novembre 2017, Daniel Turcotte a vécu sa troisième greffe du rein. Aujourd’hui, à 54 ans, il s’en porte toujours très bien.

Jamais deux sans trois

CHRONIQUE / À 54 ans, Daniel Turcotte s’est rarement senti en aussi grande forme.

«Elle devait faire attention à elle.»

«Elle» étant cette fille de 20 ans qui en perdant la vie, a fait don de ses organes.

Daniel ignore la cause de cette mort prématurée, mais le 23 novembre 2017, il a hérité d’un rein dans la fleur de l’âge. Depuis, au travail comme à la maison, une énergie contagieuse se déploie en lui. Le résident de Trois-Rivières retrouve la vigueur de sa propre jeune vingtaine.

Daniel Turcotte était âgé d’à peine 22 ans au moment de subir sa première transplantation rénale. Il avait 30 ans à la deuxième et 52 ans lors de la dernière.

L’expression «Jamais deux sans trois» s’est avérée dans son cas. Trois greffes! Déjà qu’une seule opération du genre n’a rien d’ordinaire pour le corps qui la subit.

Même le médecin ne s’est pas gêné pour lui servir cette forme de mise en garde avant la plus récente et délicate intervention chirurgicale, il y a dix-huit mois.

«L’humain n’est pas fait pour être greffé. Vous, ce sera votre troisième. Il pourrait y avoir des complications...»

Son patient en était parfaitement conscient, mais avait-il d’autres choix? Poser la question est y répondre. Non.

Un an et demi plus tard, il est permis de croire que ce rein est là pour rester, mais surtout, faire son travail en gardant son homme heureux et en santé.

«Je vais très bien!», répond Daniel Turcotte à la question qui s’impose sept ans après notre première rencontre.

L’entrevue s’était déroulée en présence de Patrick et de Marie-Josée, son frère et sa sœur. Originaires de Shawinigan, ils m’avaient expliqué être atteints de la glomérulonéphrite, également appelée la maladie de Berger, qui affecte la capacité des reins à débarrasser le sang des déchets s’y accumulant. Dans leur cas, ce trouble était héréditaire.

Fait plutôt exceptionnel, le trio cumulait sept greffes rénales avec Serge, un quatrième membre de la famille de neuf enfants.

Serge était le premier à avoir reçu le diagnostic, à l’âge de 18 ans. À lui seul, il avait dû être greffé à trois reprises. La dernière fois, c’était en 1987, quelques mois avant la première transplantation rénale de Daniel.

Serge était toujours hospitalisé à l’Hôtel-Dieu de Québec en raison d’importantes complications lorsque Daniel y a été admis à son tour. Celui-ci a eu le temps d’être opéré et d’obtenir son congé avant que son frère aîné puisse rentrer, lui aussi, à la maison.

Le hasard a encore voulu que cinq ans plus tard, en 1992, les deux frères apprennent la même journée que leur greffon respectif avait cessé de fonctionner et qu’ils devaient reprendre la dialyse en attendant un nouveau rein.

Pour Serge, ce fut la mauvaise nouvelle de trop. Il est décédé peu de temps après avoir décidé de cesser les traitements auxquels il devait se soumettre depuis 18 ans, au détriment de sa qualité de vie.

«Il en avait marre de tout cela. Il s’est comme laissé aller...»

Pour Daniel, la deuxième transplantation est venue en 1994 et lui a permis de jouir d’un quotidien somme toute normal pendant un peu plus de vingt-trois ans.

Vivre avec un rein greffé ne guérit pas la maladie rénale. Ce nouvel organe prend la relève de celui qui était en très mauvais état, mais la prise de nombreux médicaments, une vingtaine de pilules dans le cas de Daniel, se poursuit quotidiennement. À vie.

Depuis trente-deux ans et après trois transplantations à son palmarès, il a su s’adapter à sa réalité de personne greffée, tant sur le plan physiologique que psychologique.

«Ça a l’air d’être un bon rein!», affirme Daniel en parlant de l’organe qu’il a fait sien en novembre 2017. L’homme s’estime chanceux à la loterie des receveurs. «On est greffé, mais pas toujours avec des reins de qualité.»

C’est la première fois qu’il vit avec un greffon plus jeune que lui, beaucoup plus jeune en fait. Je ne sais pas s’il faut y voir un lien, mais le Trifluvien me fait remarquer que son rétablissement a été «assez» rapide.

Tous les espoirs sont donc permis de penser que cette troisième transplantation est la dernière, que ce rein vieillira avec lui, comme son meilleur et inséparable ami.

Ce dimanche 26 mai se tiendra dans plusieurs villes du Québec la Marche du rein, une initiative de la Fondation canadienne du rein qui souhaite sensibiliser la population aux maladies rénales et au don d’organes.

Au Québec, l’insuffisance rénale affecte plus d’un millier de personnes. Au pays, le nombre de gens touchés a augmenté de 36 % depuis 2006. À un stade avancé de la maladie, la personne atteinte a seulement deux options: la dialyse et la greffe.

Ça pourrait être le cas de Sabrina, la fille de Daniel Turcotte. La jeune femme de 24 ans n’a pas la même maladie que son père, mais a découvert ces dernières années qu’elle souffre également d’un sérieux problème d’insuffisance rénale. Avant longtemps, ses reins risquent de ne plus être fonctionnels.

Son père a espéré qu’elle soit épargnée, mais Sabrina n’y échappera pas. À moins d’un miracle, la dialyse sera la prochaine étape.

La jeune femme sait ce qui l’attend pour avoir vu son père composer avec la lourdeur des traitements et l’attente d’une greffe, trois fois plutôt qu’une. Pas évident pour elle.

D’un optimisme à toute épreuve, Daniel Turcotte encourage sa fille à ne pas baisser les bras même s’il peut parfaitement comprendre ce qu’elle ressent face à l’inconnu. L’espoir fait vivre, lui répète-t-il.

«Je lui dis que je suis là pour elle, que je peux la conseiller. Il faut garder confiance en la vie. Quelque chose de beau finit toujours par arriver.»

À Trois-Rivières, le départ de la Marche du rein est prévu pour 10 h, au parc de la Terre-des-loisirs, secteur Saint-Louis-de-France.