Dominique Lavallée, Pierre-Luc Gendron et leurs cinq enfants. À l’avant: Wilson, Aymeric et Deiby. Derrière: Marcela et Anaïs, sans oublier le chien Bentley.

Jamais deux sans cinq

CHRONIQUE / Ils sont trois. Une fille et deux garçons. Une fratrie inséparable.

Marcela a 10 ans, Wilson, 8 ans, et Deiby, 5 ans. Partis de la capitale Bogota, en Colombie, ils ont atterri dans la petite municipalité de Lac-aux-Sables, en Mauricie. Le trio est arrivé la veille de Noël, comme dans un film rempli de rebondissements qui se termine bien.

Entre deux bordées de neige, la vie de ces orphelins a fait place au quotidien d’une famille qui adhère à cette logique voulant que s’il y a de la place pour deux enfants, c’est parce qu’il en a pour cinq.

Voici donc les Lavallée-Gendron, du bon monde qui a décidé d’agrandir sa maison de l’intérieur et de laisser son cœur envahir toute la place.

La bouche pleine, Wilson m’offre un muffin sorti du four puis repart de plus belle à l’étage au-dessus. La maison n’en est pas à sa première marmaille qui court dans toutes les pièces.

Construite en 1902, cette charmante demeure appartenait à la grand-mère maternelle de Dominique Lavallée qui en a fait sienne avec son conjoint, Pierre-Luc Gendron.

Qui prend blonde prend pays. Après ses études en Estrie où l’ancienne patineuse de vitesse a laissé sa trace, celle-ci a convaincu son chum, un gars de Danville, de venir s’établir dans son patelin pour y fonder leur famille.

Elle est éducatrice spécialisée au secondaire. Pierre-Luc est boucher à l’épicerie du village.

À la naissance d’Anaïs, il y a seize ans, ses parents se sont dit qu’elle serait l’aînée de quatre enfants.

Nathaniel est né en avril 2006 avant de décéder quelques jours plus tard de graves complications liées à la rupture du cordon ombilical.

Sa mère n’a pas eu le temps de se réjouir d’avoir donné la vie que la mort est venue lui arracher le bébé des bras.

«Je ne veux plus jamais revivre ça», a pleuré Dominique qui a failli mourir d’une hémorragie à la suite de cet accouchement dramatique.

La femme n’allait plus enfanter, mais ne pouvait abandonner son rêve d’une grande famille.

Dominique et Pierre-Luc auraient pu adopter au Québec. Le programme Banque mixte, qui permet notamment aux parents biologiques de garder un lien avec l’enfant et peut-être même de le reprendre, une fois leurs difficultés surmontées, était cependant au-dessus de leurs forces.

Les parents endeuillés étaient incapables de se risquer à aimer un petit qui pouvait leur être retiré avant d’avoir fini de grandir.

«On m’en a enlevé un une fois...», laisse tomber Dominique qui savait que le processus d’adoption internationale est long, mais elle était prête à se montrer patiente.

Le couple a traversé la moitié du globe pour se rapprocher de son idéal familial.

«C’est moi ça, la Thaïlande!»

Assis au bout de la table, Aymeric, 9 ans, est curieux de savoir ce que ses parents vont me raconter au sujet de son adoption, lorsqu’il avait 16 mois.

Aymeric était un bambin à la fois craintif et affectueux qui a tôt fait de gagner en autonomie pour devenir le petit clown et grand sportif qu’il est aujourd’hui.

Son petit frère Wilson a de qui tenir. Un autre rigolo qui n’a pas mis de temps à comprendre que pour apprivoiser le froid, rien de tel qu’une paire de patins, un bâton et une rondelle de hockey.

«Est-ce qu’on veut d’autres enfants ou on s’arrête là?»

C’était à l’automne 2017. Approchant la fin trentaine, Dominique Lavallée et Pierre-Luc Gendron ont amorcé leur réflexion en se disant que c’était maintenant ou jamais.

Trois nouveaux membres viennent de s’ajouter à la famille Lavallée-Gendron: Marcela et ses deux frères, Wilson et Deiby.

La question ne s’est pas posée longtemps pour ces parents qui puisent leur énergie auprès de leur progéniture.

Le couple ne pouvait plus se tourner cependant vers la Thaïlande pour mener à terme son projet. Certaines règles avaient changé depuis l’adoption d’Aymeric, éliminant d’emblée sa candidature.

Le choix de la Colombie s’est imposé naturellement en raison de la souplesse de ses critères. Afin d’augmenter leurs chances d’être retenus, Dominique et Pierre-Luc ont coché qu’ils étaient prêts à accueillir une fratrie. Et tant qu’à ouvrir grand les bras, ils ont misé sur le chiffre trois.

«On se tenait prêts», racontent Dominique et Pierre-Luc qui ont toutefois appris au début de l’année 2018 que leur dossier n’avait jamais été envoyé en Colombie... L’organisme québécois qui les accompagnait dans leurs démarches s’était vu retirer son accréditation.

«Allez lire le journal», leur a conseillé le Secrétariat à l’adoption internationale en parlant de l’article qui faisait état des «pratiques préoccupantes» de l’agence APPEL.

Le SAI a assuré un suivi auprès des gens concernés. Dominique et Pierre-Luc ont pu se raccrocher à leur rêve en étant secondés par l’organisme Soleil des nations.

Le téléphone a sonné à l’été 2018. «On aurait peut-être une fratrie pour vous.»

Au rythme où évoluait son dossier, la famille de Lac-aux-Sables devait se tenir prête pour décembre.

«Déjà?»

Dominique et Pierre-Luc étaient agréablement surpris que ça chemine aussi vite. Prévoyants, ils ont réaménagé des chambres et construit une deuxième salle de bain.

Fin octobre, un samedi, Dominique a reçu un courriel alors qu’elle et son mari étaient justement en pleine formation avec d’autres parents adoptants.

C’était officiel. On avait une grande sœur et deux petits frères pour eux.

L’explosion de joie l’a emporté sur la sensation de vertige qui a inévitablement été ressentie en lisant «trois enfants»... C’est ce qu’ils voulaient. C’est ce qu’on allait leur confier.

Deux semaines plus tard, Dominique, Pierre-Luc, Anaïs et Aymeric sont partis pour la Colombie, à la rencontre des nouveaux membres de la famille qui sont déjà bien enracinés.

«Ça va vraiment bien! On ne vit pas de grandes difficultés», assure Dominique que le trio appelait «maman» avant même de quitter la Colombie. La magie des appels vidéo en direct de l’orphelinat.

Marcela, Wilson et Deiby se débrouillent de mieux en mieux en français. Ils fréquentent l’école depuis peu et de façon progressive afin de s’adapter à leur nouvelle vie.

«Avez-vous besoin d’un lit ? De vêtements? D’un équipement de hockey? On s’en occupe!»

Dominique et Pierre-Luc n’ont rien demandé, mais autour d’eux, des parents, amis et collègues leur donnent un coup de main, une façon concrète de souhaiter la bienvenue aux trois petits derniers des Lavallée-Gendron.

Des élèves de l’école secondaire Paul-Le Jeune, à Saint-Tite, ont également contribué en organisant une campagne de financement. Une somme de 2740 $ a été remise à l’éducatrice spécialisée qui prolonge à ses frais son congé parental afin de passer le plus de temps possible avec ses trois nouveaux à l’accent espagnol.

On dit que ça prend tout un village pour élever un enfant. C’est encore plus vrai lorsque trois sont adoptés en même temps. Sur la rue Principale, à Lac-aux-Sables, plusieurs félicitent Dominique et Pierre-Luc, disent admirer leur «courage».

C’est très aimable, mais... «On n’est pas courageux. On a ce qu’on veut!»

Une famille nombreuse et heureuse.