Enfants de la guerre, Hassan (à gauche) et Hussein regardent aujourd’hui vers l’avant.

Hassan, le frère d’Hussein

CHRONIQUE / L’avoir croisé dans la rue, je ne l’aurais sans doute pas reconnu. Hassan a grandi, certes, mais c’est plus que ça.

L’adolescent tourmenté par le souvenir des bombes qui explosent a fait place à un jeune homme qui ne veut plus se laisser dominer par son passé. Sa vie est ici et ici, ce n’est pas comme en Syrie.

Son nom de famille est Al-Dulaimi. Il vient d’avoir 18 ans.

Lors de notre première rencontre, à l’automne 2015, le garçon de 15 ans s’était éclipsé dès mon arrivée, en me laissant avec sa mère et ses deux frères, dont Hussein, qui avait 13 ans.

Hussein, un sage dans un corps d’enfant. Une vieille âme, comme on dit. Il m’avait raconté leur histoire dans un français encore hésitant, mais sans omettre aucun détail. Sa voix était douce, même en faisant le récit des atrocités dont il avait été témoin.

Hussein s’inquiétait pour Hassan. Contrairement à lui, il s’emmurait dans le silence. «Mon frère ne veut pas parler du passé.»

D’origine irakienne, la famille avait fui en Syrie où la guerre continuait de la pourchasser. Disparu depuis des années, le père des garçons y avait été tué, décapité. C’est leur mère, Salwa, qui avait dû l’identifier. À la morgue, on lui avait remis une photo de son mari, la tête à côté de son corps.

Avec l’aide des Nations unies, femme et enfants avaient pris la direction du Canada. C’est à Trois-Rivières que ces réfugiés avaient été installés pour refaire leur vie. Je les avais rencontrés neuf mois plus tard dans un petit appartement où les rideaux pratiquement toujours fermés exprimaient la grande vulnérabilité de ses occupants.

Hassan est arrivé le premier à cette rencontre à deux pas de chez lui et du McDo où il flippe des boulettes. Ce boulot à temps partiel, c’est un premier pas vers l’autonomie, tout comme les cours de conduite qu’il vient de débuter.

Vêtu d’un chandail à capuchon signé Michael Jordan, le sportif s’était déjà commandé un chocolat chaud nappé de guimauves. L’avoir écouté, il m’en aurait payé un aussi. «Je vous l’offre, madame!»

De bonne humeur, Hassan avait envie de donner de ses nouvelles à cette heure pourtant matinale. «Ça me fait plaisir de répondre à vos questions!»

Hassan se souvient lui aussi de notre premier rendez-vous manqué. Son frère Hussein avait vu juste, il n’allait pas bien.

«Quand je suis arrivé ici, je me foutais un peu de tout. Ça a duré environ un an. J’ai fait une dépression. Dès que je revenais de l’école, j’entrais dans ma chambre et je n’en sortais pas. Je regardais toujours les nouvelles sur l’ordinateur. Je voulais savoir ce qui se passait là-bas.»

Recommencer sa vie ici ne voulait pas dire oublier celle d’avant, ni effacer d’un seul clic des traumatismes profonds.

«J’ai vécu la guerre pendant quatorze ans. Au début, ça faisait bizarre de ne pas entendre les bombes chaque jour.»

Hassan ne connaissait que ça, la violence et l’instinct de survie.

«Ici, tu te forces pour avoir de bonnes notes ou un bon travail. En Syrie, tu dois te forcer pour... vivre. Tu peux te promener dans la rue et recevoir une balle dans la tête.»

Hassan étudie en 4e secondaire et rêve de devenir ingénieur-informaticien.

«J’ai eu une note de 94 % en mathématiques! Ça ne m’était jamais arrivé dans mon pays. Et la semaine dernière, j’ai réussi mon premier examen d’histoire depuis que je suis arrivé, il y a quatre ans.»

L’école secondaire des Pionniers est son deuxième chez-soi.

«Je joue au basket. Je fais partie de l’équipe juvénile et je coache les gars du niveau cadet. J’adore ça! Nous sommes les Gothics!»

Hassan a toujours aimé ce sport. Il le pratiquait déjà en Syrie, dans un parc avec ses amis, malgré l’écho des explosions au loin. «Jouer au basket nous rendait heureux. Un peu.»

Hassan consulte son téléphone portable qui vibre à tout moment. Hussein lui jette un regard réprobateur. Hassan dépose son cellulaire et m’avoue en riant avoir déjà eu «plusieurs blondes» depuis son arrivée.

Timidement, son frère Hussein se dit «bien comme ça», c’est-à-dire célibataire.

Plutôt discret autour de la table, il va bien, lui aussi.

Depuis septembre, l’adolescent de 16 ans poursuit ses études secondaires à l’éducation des adultes, à son rythme. C’est plus facile pour celui dont les problèmes d’apprentissage ne sont pas seulement liés à la barrière de la langue.

«J’ai manqué beaucoup d’école dans mon pays en raison de la guerre.»

Hussein aurait aimé être médecin. «Mais ça prend des notes incroyables!» Persévérant, il ne se laisse pas décourager et étudie soir après soir. Il ne sera peut-être pas docteur, mais il travaillera dans le domaine de la santé, c’est certain. Sa mère lui a dit qu’on y retrouve plusieurs métiers respectés.

Salwa ne maîtrise pas le français comme ses fils. Elle le comprend, mais il faut lui parler lentement. La femme continue de fréquenter la classe de francisation et fait du bénévolat, une occasion de joindre l’utile à la pratique de sa langue d’adoption.

Khattab, lui, aura 13 ans dans quelques semaines. Au dire de ses frères, le benjamin de la famille se porte à merveille.

«Il a des bonnes notes à l’école et il a l’accent québécois!», fait remarquer Hassan avec amusement, le visage épanoui.

«Il faut sortir de la maison et aller vers les gens. C’est ça le truc pour s’adapter et s’intégrer le plus possible.»

Hussein ne saurait mieux résumer en quittant le café d’un pas assuré, son grand frère à ses côtés. Il n’a plus aucune raison de s’inquiéter pour lui.