Isabelle Légaré
Cette photo a été prise il y a quelques mois, alors que toute la famille était réunie. De bas en haut, de la gauche vers la droite: Léa, bébé Clara, Xavier et Coralie. Stéphanie Philibert, Claude Nadeau, Léo le chien et Noémie. Thomas, Zacharie, Justin et Elliot. Cédric, Joey, Raphaël, Oliviey et sa blonde Gabrielle, Andréanne et son chum Olivier.
Cette photo a été prise il y a quelques mois, alors que toute la famille était réunie. De bas en haut, de la gauche vers la droite: Léa, bébé Clara, Xavier et Coralie. Stéphanie Philibert, Claude Nadeau, Léo le chien et Noémie. Thomas, Zacharie, Justin et Elliot. Cédric, Joey, Raphaël, Oliviey et sa blonde Gabrielle, Andréanne et son chum Olivier.

Confinée avec onze enfants

CHRONIQUE / Stéphanie Philibert a mis au monde quatorze enfants. Les trois plus vieux volent de leurs propres ailes, les onze autres sont confinés avec elle, sous le même toit.

En ce temps du «chacun chez soi» pour venir à bout de la pandémie du coronavirus, tous les recoins du bungalow sont occupés. C’est ici, à Princeville, que grandissent avec leurs deux parents quatre filles et sept garçons âgés de 6 mois à 18 ans, sans oublier les deux chiens, le cochon d’Inde et le hamster.

La prochaine fois que je me trouverai à l’étroit dans ma maison où je cohabite et télétravaille avec deux membres de ma famille, je vais prendre une profonde respiration et apprécier le calme intérieur qui s’en dégage.

Ma dernière rencontre avec Stéphanie Philibert remonte au mois de septembre dernier, huit jours après la naissance de Clara, sa quatorzième.

Je peux bien l’avouer aujourd’hui, j’étais sortie quelque peu étourdie de cette entrevue où les enfants avaient clairement besoin de lâcher leur trop-plein d’énergie au retour de l’école et de la garderie.

Son nourrisson dans les bras, Stéphanie poursuivait la conversation comme si de rien n’était. Immunisée contre ce boucan, la femme originaire de La Tuque était visiblement heureuse d’être aussi bien entourée.

«Ça ne doit pas être évident ces jours-ci...», me suis-je dit cette semaine avant de la contacter pour prendre de ses nouvelles de mère en isolement, mais certainement pas isolée.

«Ça va bien malgré tout. Je m’attendais à pire. Je pensais vraiment que ce serait l’enfer», dit-elle d’emblée.

Il est près de midi. Stéphanie est réveillée depuis 2 h du matin. La femme de 44 ans ne souffre pas d’insomnie. Elle est debout à cette heure depuis que la crise de la COVID-19 a chambardé son agenda de fille hyper organisée. Avant, son cadran sonnait autour de 3 h ou 3 h 30, max.

Pour préserver sa bulle, sa santé mentale et physique, Stéphanie amorce donc ses journées au beau milieu de la nuit...

Jusqu’au lever, à 5 h, de la matinale Coralie, 6 ans, la mère de famille a trois heures à elle toute seule. Stéphanie en profite pour jeter un œil sur les réseaux sociaux, prendre de l’avance sur le ménage et... s’entraîner.

«J’ai un petit gym dans ma chambre, un appareil de musculation avec des poids et haltères. Mon chum ronfle, il n’entend rien.»

Nouvellement mis à pied, Claude Nadeau n’exerce pas un métier essentiel. Jusqu’à nouvel ordre, le conseiller en efficacité énergétique ne peut plus effectuer de visites à domicile.

Il aura droit à une aide financière d’urgence, mais, comme le fait remarquer Stéphanie, cette somme est en deçà de son salaire habituel. Bénéficiaire du Régime québécois d’assurance parentale, elle reçoit de son côté 55 % de son revenu hebdomadaire.

«On a fait reporter nos paiements hypothécaires pour trois mois. Ça va nous permettre de respirer un peu.»

Stéphanie n’est pas atteinte de la COVID-19, mais n’est pas moins affectée par ses effets collatéraux. Se disant anxieuse de nature, la femme a rapidement senti l’angoisse monter en elle.

«Ce qui m’a le plus inquiétée au début, c’est la bouffe. Tout le monde se garrochait partout pour acheter du stock.»

Lorsque Stéphanie s’est présentée à l’épicerie, on l’a avisée qu’elle devait se limiter à deux douzaines d’œufs dans son panier.

«Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ça? C’est ce que je passe en un matin...»

Découragés, la femme et son conjoint ont pris la direction d’un Costco. Ils en sont ressortis avec de quoi nourrir leur progéniture et une facture de 1400 $. Ça semble une grosse somme, mais en fin de compte, Stéphanie soutient qu’elle enregistre des économies et évite davantage le gaspillage. La crise aura eu au moins cela de positif.

Prévoyante, la mère de famille a planifié les repas - dîners et soupers - des six semaines à venir. Elle peut ainsi se limiter à une visite hebdomadaire à l’épicerie, pour acheter du lait, des fruits et légumes.

«Ça me libère d’un stress énorme!»

Stéphanie et sa couvée suivent à la lettre les consignes, en restant à la maison et en interdisant à quiconque de leur rendre visite. Aucun risque à prendre avec la COVID-19.

«Si la maladie rentre chez nous, ça n’ira pas bien. La moitié de mes enfants sont asthmatiques.»

Même Oliviey (s’écrit bien avec un y), son fils aîné de 24 ans qui n’habite plus avec eux, a dû récupérer sa paperasse d’impôts sur la galerie.

«On s’est envoyé un bec par la fenêtre. C’est ce que je trouve le plus difficile...»

Stéphanie a beau avoir onze enfants dans ses jupes, elle ne s’ennuie pas moins de ses trois plus vieux. Elle a une pensée pour Andréanne, 22 ans, une «ange gardien» qui travaille en tant qu’infirmière à l’urgence du CHUL, à Québec.

Maman ne peut s’empêcher d’être inquiète pour sa grande. «Je lui parle tous les jours. Je sais que ça va prendre des semaines - des mois? - avant que je la revoie.»

Huit de ses onze enfants à la maison sont d’âge scolaire et en congé forcé. Raphaël fréquente le cégep, ses sept frères et sœurs plus jeunes sont répartis dans autant de niveaux du primaire et du secondaire.

«J’ai instauré un horaire pour ne pas qu’ils perdent leurs notions scolaires. J’ai sept niveaux à gérer, ce n’est pas évident!»

Stéphanie a fait un tableau qu’elle a épinglé sur le mur de la cuisine. Tout a été prévu à l’heure près pour chaque membre de sa marmaille: le temps de lecture, pour faire des travaux, pour avoir accès à l’ordinateur, etc.

«Depuis que les enfants sont enfermés ensemble dans la maison, ils se sont rapprochés, ils jouent plus ensemble», se réjouit leur mère qui a prévu des séances de bougeotte avec ses petits qui ne peuvent pas aller se défouler à l’extérieur aussi souvent qu’à l’habitude.

«Je mets des vidéos d’exercices. Ils aiment vraiment cela!»

À 19 h 30, Stéphanie est couchée, endormie profondément jusqu’à 2 h... C’est sa vie, celle qu’elle a choisie et qu’elle adapte à la crise actuelle.

«Normalement, je n’arrête pas cinq minutes, mais là, je n’ai pas besoin de faire les lunches le matin, je ne vais nulle part parce qu’on ne peut pas sortir, je ne fais pas tout le ménage puisqu’on n’a pas de visite.»

Stéphanie rit doucement, en tirant profit de cette période de confinement avec ses onze enfants.

«On prend le temps de prendre le temps. Ensemble.»